dimanche , 17 novembre 2019
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Etienne TSHISEKEDI : Témoignage et hommage

« Etienne Tshisekedi fait partie de ces êtres humains qui ont le sens de dignité et de responsabilité. C’est quelqu’un qui avait le courage de ses opinions, un homme de principe, honnête, constant, et qui ne se complaisait jamais à raconter des histoires, etc. » Dr Etienne TSHISEKEDI Wa MULUMBA restera l’un de plus grands chantres et combattants de l’Etat de droit démocratique dans l’histoire de la République démocratique du Congo (RDC) et du continent.

Le Phare a approché l’un des treize parlementaires encore en vie, fondateurs du premier parti d’opposition au puissant régime du maréchal Mobutu Sese Seko, Paul Kapita Shabangi, aux fins de recueillir son témoignage sur la personne de celui qui passe, pour la majorité des Congolais, pour l’homme ayant sacrifié sa vie, celle de sa progéniture ainsi que de toute sa famille pour que l’expression libre s’installe dans son pays. « Etienne Tshisekedi fait partie de ces êtres humains qui ont le sens de dignité et de responsabilité. C’est quelqu’un qui avait le courage de ses opinions, un homme de principe, honnête, constant, et qui ne se complaisait jamais à raconter des histoires, etc. », lance en liminaire notre interlocuteur, avant de nous parler de l’homme politique qui fut tour à tour ministre, ambassadeur, député national, membre du bureau du Parlement, co-auteur de la lettre ouverte adressée au président Mobutu , prisonnier volontaire au camp Tshatshi pour soutenir Joseph Ngalula Pandanjila, membre fondateur de l’UDPS.

Paul Kapita dit avoir rencontré Etienne Tshisekedi pour la première fois en 1968, pendant ses vacances à Léopoldville (Kinshasa) venant de l’Université officielle du Congo, actuelle Université de Lubumbashi. Il venait de terminer sa première candidature. Il était reçu par E. Tshisekedi chez lui avec sa femme. La seconde rencontre est intervenue à la fin de ses études universitaires, quand il était venu à Kinshasa, à la recherche du travail. Il passa par son oncle, qui était Commissaire du peuple (Député) comme E. Tshisekedi (2ème vice-président du Parlement) en vue d’obtenir de ce dernier une recommandation pour un travail à la SGI.

Contacté par son collègue, Etienne Tshisekedi avait réagi à la demande lui adressée en ces termes : « Dis à Kapita que je ne peux pas prostituer ma signature, dans la mesure où il n’aura pas d’avenir là où il vise ». Une réponse que j’avais mal interprétée sur le champ. Mais, c’est plus tard, en côtoyant l’homme, que j’avais compris la réponse qu’il m’avait réservée à l’époque, rappelle Paul Kapita Shabangi.

Tshisekedi se fait découvrir sur le tard au Parlement

Parlant de la vie parlementaire d’Etienne Tshisekedi pendant la législature historique de 1977, durant laquelle 13 membres avaient signé une lettre ouverte  adressée au Chef de l’Etat, considérée par d’aucuns comme un document précurseur de l’ouverture à la démocratie proclamée solennellement le 24 avril 1990 par le Président Mobutu, mettant ainsi fin au système dictatorial de parti unique, l’orateur souligne que l’homme n’avait pas l’habitude de prendre la parole à l’hémicycle. En 1979, lors de l’audition du rapport d’enquête parlementaire diligentée à la Banque centrale, Etienne Tshisekedi va prendre la parole,  sous les applaudissements frénétiques de ses collègues. Il intervenait dans le débat pour faire une proposition sur l’option à lever face aux dégâts constatés à la Banque centrale.

Kapita ouvre une parenthèse à ce sujet pour faire remarquer qu’à cause de son calme, le président du Parlement, Joseph Ileo, ne l’avait pas choisi parmi les membres de ladite commission d’enquête pour laquelle il avait déclaré préférer un dur par province. C’est ainsi qu’on avait choisi Bashale Kantu wa Milandu pour le Kasaï Oriental, Paul Kapita pour le Kasaï Occidental, Kalume Mwana Kahambwe pour le Katanga, Kembo wa Lumuna pour le Kivu, Museyi pour le Bandundu, etc.

L’autre prise de parole d’Etienne Tshisekedi, celle qui scellera son courage politique et sa détermination, c’était au sujet du massacre de Katekelayi, dans le Kasaï Oriental. Il signera avec ses 4 collègues élus de la province – à savoir Joseph Ngalula, Anaclet Makanda, Tshibuyi et Milambu – une requête pour réclamer une enquête parlementaire sur ce drame que le régime venait de causer. Dans cette requête, ils dénonçaient la tuerie sauvage de plus de 200 personnes par la soldatesque du régime. Mais, la requête demeurera sans suite. Relancée de nouveau, toujours sans suite. Entre-temps, le président IIeo Songo Amba l’avait déjà curieusement transmise au Président Mobutu, de qui viendra une réaction musclée en vue d’intimider les signataires, afin qu’ils renoncent à leur démarche.

Un décor de terreur

Au lieu que le dossier soit examiné au Parlement, c’est plutôt au niveau de la présidence que le tout sera décidé. Les signataires seront convoqués au camp Tshatshi où ils devraient s’expliquer devant le Conseil judiciaire présidé par Léon Kengo wa Dondo, et le Conseil de guerre, en présence de Mobutu. Le camp était quadrillé par des militaires armés jusqu’aux dents. Et il fallait être armé de beaucoup de courage pour prendre la parole et s’exprimer dans ces conditions-là. Chose qu’osera Etienne Tshisekedi, à la grande surprise du Général Mobutu et de son entourage.

Premier à prendre la parole, le président-fondateur du MPR s’exprima en ces termes : « Chers amis, ce que vous avez fait est inadmissible. Je ne mérite pas cet affront me causé par fes représentants du peuple, à qui j’avais sauvé la vie en 1960, en forcant les portes de la prison de Bakwanga, pour en sortir des prisonniers squelettiques. Aujourd’hui, vous me payez en monnaie de singe ! J’ai mené mes enquêtes, il n’y a eu qu’un seul tué, et non 200 comme vous le prétendez, parce qu’étant en connivence avec l’église catholique », vocifera Mobutu, nous enjoignant de soutenir la version d’un seul mort. Puis, il nous ordonna de nous retirer et de rejoindre son directeur de cabinet, Me Nimy Mayidika Ngimbi, afin de rédiger une contre-requête pour nous dédire.

Avant de nous retirer, Tshisekedi demandera la parole. Il posera la question au Président Mobutu de savoir : « A quel titre, avez-vous mené des enquêtes ?». Furieux, Mobutu réplique : « Je vais vous prouver que je suis le Président de la République. Je vais sévir, vous allez me sentir ».

Deuxième surprise désagréable pour le régime : une fois arrivés au bureau du directeur de cabinet, Tshisekedi exigera du chef du cabinet qu’il élabore lui-même le document recommandé, sur lequel nous allions seulement apposer nos signatures. Pris au piège, Me Nimy rentrera souffler à l’oreille de Mobutu : « Tshisekedi exige que j’initie moi-meme la note».

Fâché, Mobutu ordonna que les signataires foutent le camp, arrêtant au passage la décision d’exiger leur invalidation au Parlement. Le rendez-vous était pris dans 48 heures. Cependant, au lieu que la décision concerne les 5 signataires, elle ne frappera que Ngalula, Tshisekedi et Makanda. Sur information de ses services, Mobutu avait décidé d’exclure les non Luba de cette sanction, à savoir Milambwe parce que fiché Songye, et Tshibuyi, qui était Tetela mais portant le nom d’un ami à son père. La politique de diviser pour mieux régner, alors que les élus étaient bien soudés face au sort malheureux subi par le peuple du Kasaï Oriental.

Le jour j, la plénière s’ouvrit et on fit entrer Mobutu Sese Seko, qui prit la parole pour annoncer que le Parlement qui comptait 272 membres, n’en aurait désormais plus que 269, parce que 3 élus devraient être invalidés. Il y avait des cris de protestation parmi ceux qui n’étaient pas d’accord avec le pouvoir. Mobutu se fâcha et se tint debout pour sortir. Ileo le supplia de se rasseoir, et il cèda aux supplications du président du Parlement.

Prenant la parole, à son tour, le président du Parlement fit remarquer au «Citoyen Président» qu’il était le chef de famille, et qu’au sein de la famille, on a toutes sortes de caractères. C’est-à-dire qu’il y a des enfants doux, des turbulents et des têtus…et qu’à ce titre, il avait le devoir, en tant que père, de pardonner, pour le bien et l’unité de la famille. Après ce bref speech, Ileo leva la séance. Le tour était déjoué. Tshisekedi et cie ne seront pas invalidés.

Lettre ouverte à Mobutu

Cet incident d’invalidation ratée aurait servi d’occasion, selon le témoignage de Paul Kapita, à la radicalisation de la position des commissaires du peuple qui pressentaient déjà les dérives dictatoriales du régime. Le groupe des contestaires s’agrandissait et les membres avaient commencé à se réunir de façon rotative au domicile de chacun d’eux. C’est de là que l’idée de rédiger une lettre ouverte pour dénoncer les dérives du régime avait pris corps. Chef de file du mouvement de contestation au sein du Parlement : Joseph Ngalula Pandanjila.

Une fois la rédaction du document terminée, l’heure était à la collecte des signatures. On attendait vingt-huit signatures probables selon les intentions exprimées. Mais, suite à certains empêchements dus aux circonstances sociales comme des cas de deuil et l’écartement malicieux de quelques commissaires du peuple qui ne partageaient pas la ligne politique arrêtée, seuls treize élus sur les vingt-huit ayant manifesté leur intention de signer apposeront leurs paraphes sur le document.

Malheureusement, avant qu’il ne soit remis officiellement à son destinataire, qui était le Président-fondateur, les services, alertés vraisemblablement par un traitre parmi les élus contactés, allaient procéder à la rafle des signataires, en commençant par Joseph Ngalula. Ironie du sort, l’arrestation de Joseph Ngalula, considéré comme le « meneur », était intervenue en présence de Paul Kapita, en visite chez lui.

Ayant réussi à échapper à la vigilance des éléments déployés chez Joseph Ngalula avec un lot d’exemplaires du document, Paul Kapita Shabangi contactera dans la même soirée son collègue Anaclet Makanda, avec qui ils feront nuitamment le tour de quelques chancelleries occidentales, afin de les alerter sur le danger que les signataires couraient au cas où la communauté internationale ne réagissait pas à temps pour condamner la machine meurtrière que le Président Mobutu était en train de mettre en place. Mission accomplie, parce que la « Voix de l’Amérique, passera l’information dans son édition matinale, court-circuitant le plan du pouvoir.

Kapita Shabangi continuera sa mission d’alerte auprès de ses collègues pour les informer de l’arrestation de J. Ngalula, avec les membres de sa famille. Ils se retrouveront à 4, à savoir à Etienne Tshisekedi, Anaclet Makanda, Kanana et lui-même. Ils décideront de se rendre au camp Tshatshi où Joseph Ngalula était gardé.

Face au refus du chef de poste de les laisser voir Joseph Ngalula, arrêté  la veille, Etienne Tshisekedi qui avait pris la parole au nom du groupe, réclama que tout le monde soit fait prisonnier, par solidarité avec leur collègue. Après maintes hésitations, l’ordre sera finalement donné de les arrêter. Après 21 jours de prison, ils vont être entendus par le Conseil de guerre qui décidera de leur rélégation, chacun dans son fief d’origine.

Mbombo se rétracte, Kibassa comble le vide

Traqué par les services de Mobutu pendant que les prisonniers du camp Tshatshi purgeaient leur relégation, l’un des treize parlementaires fit marche arrière : Mbombo Lona. Et le vide était vite comblé par Kibassa Maliba, qui venait aussi de connaître une année d’assignation pour avoir embrassé publiquement et chaleureusement à l’aéroport de Ndjili Gabriel Kyungu wa Kumwanza, l’un des treize signataires, alors qu’il était membre du Comité central. Ce qui lui valut l’assignation à résidence pendant une année.

Une fois rentrés à Kinshasa après leur relégation, les députés opposants vont multiplier des rencontres au cours desquelles ils vont peaufiner l’idée de la création d’un parti politique.

C’est de ces rencontres que naîtra l’UDPS. Comme ce fut le cas pour la lettre ouverte, les fondateurs étaient encore une fois étonnés de recevoir des émissaires de Mobutu, venus leur proposer une rencontre en vue d’échanger librement sur l’avenir politique du pays. Constatant qu’il n’y avait rien d’intéressant après la première rencontre, ils décideront de ne plus s’y rendre. Et à cause de cette invitation-surprise de Mobutu, la date initialement prévue pour la sortie officielle de l’UDPS sera décalée d’un mois. Au lieu du 15 janvier, elle interviendra plutôt le 15  février.

On retient donc que l’UDPS a été créée par 12 parlementaires + Frédéric Kibassa Maliba.

« Il n’y a personne parmi nous qui a autant souffert qu’Etienne Tshisekedi »

Au lendemain de leur audacieuse décision de créer un deuxième parti politique en dehors du MPR, les fondateurs étaient considérés par le régime comme des gens qui cherchaient à déstabiliser le pays. D’où il fallait à tout prix les neutraliser. Toutes sortes de pratiques dégradantes, y compris des sévices corporels, seront mises à contribution pour neutraliser ceux qui paraissaient aux yeux du régime comme des « antirévolutionnaire ».

Cependant, le traitement subi par Etienne Tshisekedi était tout à fait gravissime. L’homme fut relégué autant de fois par rapport aux autres membres de la contestation au point d’avoir risqué sa vie à maintes reprises, singulièrement à Isangi, dans l’actuelle province de la Tshopo, où il avait vomi du sang à cause de la bastonnade de la soldatesque du régime Mobutu.

Opposant radical, Etienne Tshisekedi l’a été jusqu’au bout. Pour Paul Kapita, cela relevait de ses traits de caractère. Ceux qui l’avaient côtoyé dans son jeune âge en témoignent. Ses anciens condisciples de Kamponde l’avaient même surnommé « Monsieur le sérieux », parce que sa trajectoire était unique : dortoir-réfectoire-bibliothèque. Pas de distraction, toujours concentré. Raison pour laquelle, il avait embrassé au même moment deux options, en l’occurrence Gréco-latine et Moderne. Curieusement, il avait distingué partout.

Parlant de la crise qui mine actuellement l’Udps, l’élu de Tshikapa fait savoir que lorsqu’il prend position par rapport à l’Udps, c’est comme s’il défendait son propre enfant. A ce titre, il invite les uns et les autres à privilégier l’essentiel qu’est l’unité du parti. Car, les problèmes, on les rencontre dans toute société humaine.

Pour ce faire, il propose de mettre en place une commission ad hoc en vue de procéder à l’audition des uns et des autres pour ramener la paix au sein du parti. Que ceux qui tiennent le gouvernail se remettent en question afin de prendre en compte les avis et considérations de tous les membres du parti.

(Propos recueillis par Dom Shambuyi)

PROF ANDRÉ MBATA: “ETIENNE TSHISEKEDI AURA ÉTÉ LE PLUS GRAND COMBATTANT DE LA DÉMOCRATIE ET DE L’ETAT DE DROIT DEPUIS L’INDÉPENDANCE DU CONGO »

Je n’avais pas encore eu l’occasion de le voir en privé. C’était donc notre première rencontre. Il voyageait le lendemain pour commencer par Lubumbashi sa campagne électorale pour l’élection présidentielle qu’il allait gagner, même s’il devait être privé de l’imperium. A Sunnyside Park Hotel de Johannesburg où il était logé depuis son arrivée en Afrique du Sud, le 24 juillet 2011, son emploi de temps était très chargé et il avait l’air un peu fatigué par l’âge. Son entourage était strict en ce qui concerne ses audiences. J’étais l’une des rares personnes qu’il avait accepté de recevoir ce jeudi 28 juillet 2011 avant son voyage pour Lubumbashi. Quand le « Sphinx » était finalement devant moi et prenait ma main, l’émotion était à son comble. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais devant un homme qui avait donné des migraines et des cauchemars à presque tous les présidents que la RDC avait connus jusque-là, de Joseph-Désiré Mobutu à Joseph Kabila en passant par Laurent-Désiré Kabila.

« Prof Mbata Betukumesu Mangu – il connaissait mon nom complet avant même de me recevoir ! – je vous attendais. J’ai appris que malgré votre nationalité congolaise, vous êtes le premier professeur noir de droit constitutionnel à l’Université d’Afrique du Sud. Comment est-ce possible dans ce pays où l’Apartheid n’a pas encore totalement disparu et où la xénophobie fait toujours rage ? Peu importe. Comme vous le savez, depuis l’indépendance, la RDC, notre pays, a terriblement souffert du non-respect de l’Etat de droit qui explique essentiellement toutes les crises qu’il a traversées. Je m’engage dans la campagne électorale pour l’élection présidentielle que je vais remporter sans aucun doute– il parlait avec une conviction déconcertante ! Ma campagne va porter sur l’Etat de droit. »

C’est par ces mots brefs que le « Lider Maximo » me recevait. Il n’en dira pas davantage pendant les 45 minutes de cet entretien historique qu’il m’accordait pour lui parler de l’Etat de droit démocratique et la manière dont nous pouvions l’établir et le consolider alors qu’il m’écoutait religieusement, impassible dans son siège.

Il méritait bien son surnom de « Moïse ». A la manière de Moïse de la Bible appelé à libérer les enfants d’Israël de l’esclavage de Pharaon en Egypte pour les conduire vers Canaan, la « Terre promise », le « Moïse congolais » parlait peu, lentement, mais puissamment. Son silence ou son éventuel bégaiement était également capable de secouer le Léviathan. A l’instar de Moïse en Egypte, Tshisekedi avait donné des insomnies à tous les « Pharaons congolais ». Et même mort, Etienne Tshisekedi se sera montré encore plus dangereux que lorsqu’il était en vie, le « dernier des Pharaons » lui ayant privé de sépulcre en s’opposant pendant plus de deux ans au rapatriement et à l’inhumation de sa dépouille mortelle qui était alors condamnée à rester en terre étrangère de Belgique.

Lors de notre entretien en Afrique du Sud, Président Etienne Tshisekedi m’avait  demandé de venir avec lui au pays pour donner ma contribution à l’instauration et à la consolidation de l’Etat de droit. Revenu à Kinshasa en août 2011, j’avais l’occasion de le rencontrer pour une seconde – et dernière – fois dans sa résidence mythique de la 10e Rue à Limete, où je lui avais remis avec ma dédicace un exemplaire du livre que j’avais dédié à Nelson Mandela car, toutes proportions gardées, même s’il n’avait pas connu 27 ans de prison et n’exercera jamais le pouvoir présidentiel, Etienne Tshisekedi était pour les Congolais ce que Nelson Mandela fut pour les Sud-africains. A ce titre, il mérite des hommages exceptionnels qu’une Nation reconnaissante sait rendre à ses plus dignes fils.

Etienne Tshisekedi nous avait appris à vaincre la peur de la mort et la mort elle-même pour défendre les intérêts du peuple dont la victoire était certaine selon la formule que Rossy Mukendi écrira plus tard en se servant de son propre sang : « Le Peuple gagne toujours ».

Jamais, depuis l’accession du pays à l’indépendance, un homme n’aura lutté pour la démocratie avec autant de pugnacité, de hargne, de courage, de fermeté, de détermination, de constance, d’abnégation et d’intransigeance qu’Etienne Tshisekedi. Il abhorrait la dictature qu’il considérait comme devant être « déboulonnée » à tout prix, mais dans la non-violence. Alors que la vertu désertait le monde politique dominé par la corruption, les détournements des deniers publics, le tribalisme, le régionalisme et d’autres antivaleurs érigées en dogmes d’une religion d’Etat, Etienne Tshisekedi incarnait les valeurs qui sont les nôtres et pour lesquelles des personnes comme Nelson Mandela étaient préparées à mourir s’il le fallait. Il représentait la résistance d’une nation menacée d’inanition et en péril.

Sa modeste résidence de Limete continuera d’interpeller plusieurs générations de Congolais qui devraient comprendre qu’on n’entre pas en politique pour se faire de l’argent sur le dos de son peuple, construire des hôtels, des palais, ni des fermes à des fins d’exploitation agricole ou minière (!), mais plutôt pour servir. Etienne Tshisekedi était un patriote qui prêchait par l’exemple. Chez Tshisekedi, la patrie venait avant la famille et même sa propre personne qu’il pouvait même sacrifier. Il avait consacré sa vie au service de son peuple et était prêt à tout donner pour la démocratie et la justice.

« Le Peuple d’abord !» est le testament qu’Etienne Tshisekedi aura laissé à toutes les générations de politiciens et d’intellectuels congolais. Il est fort à craindre que le ciel gronde pour libérer les dernières pluies annonçant le début de la saison sèche ou que le majestueux fleuve Congo qui aura été l’un des témoins privilégiés de son combat sorte de son lit lorsque le vendredi 31 mai et le samedi 1er juin 2019, au Stade des Martyrs de Kinshasa qui va exploser, devant plusieurs délégations étrangères et devant le Président de la République, plusieurs dizaines de milliers de Congolaises et de Congolais entonneront la chanson « Kobosana te, Papa alobaki le Peuple d’Abord » (« N’oublie pas que Papa avait dit le Peuple d’Abord », chanson destinée à son fils Félix Tshisekedi devenu Président de la République) pour marquer l’entrée solennelle du « Sphinx » dans l’éternité.

« Le Peuple d’Abord ! » et l’Etat de droit comme héritage spirituel et politique d’Etienne Tshisekedi, je les avais vus venir en Afrique du Sud lorsque je m’efforçais de répondre à la principale question qu’il m’avait posée lors de notre entretien et qui me rappelait bien Lénine : « Que faire pour instaurer et consolider un Etat qui serve avant tout les intérêts de notre peuple et non pas ceux des dirigeants ou des étrangers ? »

Ma réponse était qu’il fallait un Etat de droit qui devait également être l’Etat du peuple tout entier. Cette réponse qu’il approuvait était basée sur les termes du Préambule et du premier article de la Constitution du 18 février 2006, dont nous avions jeté les bases lors du Dialogue inter-congolais qui avait été organisé  à Sun City en Afrique du Sud. Pour Etienne Tshisekedi, premier docteur en droit et premier constitutionnaliste de son pays comme pour moi-même, le caractère sacré de la Constitution se ressentait d’abord dans son préambule et dans son premier article.

Le Préambule se réfère  à « Nous, Peuple congolais ; Uni par le destin et l’histoire autour de nobles idéaux de liberté, de fraternité, de solidarité, de justice, de paix et de travail ; Animé par notre volonté commune de bâtir au cœur de l’Afrique, un Etat de droit et une nation puissante et prospère fondée sur une véritable démocratie…». Quant à l’article premier de la Constitution, il définit la RDC comme « un Etat de droit, indépendant, souverain, uni, indivisible, social, démocratique et laïc ».

Par ailleurs, le rôle que le « Sphinx du Congo » – et pas seulement de Limete – aura joué dans la vie politique du pays au cours de 50 premières années de son indépendance, ne devrait jamais faire oublier qu’il était le premier congolais à être proclamé « Docteur en droit ». Il avait compris avant tout le monde que la « Nation puissante et prospère » et le « pays plus beau qu’avant » dont les Pères de notre indépendance rêvaient ne pouvait se construire que sur le socle d’un Etat de droit démocratique.

Que le « Père de la démocratie » congolaise soit aussi le premier docteur en droit de son pays formé à l’Université de Kinshasa est lourd d’enseignements pour les juristes et les praticiens du droit, pour les facultés de droit et pour les universités congolaises. Le premier enseignement est qu’une véritable démocratie est indissociable de l’Etat de droit. Le second est que l’on ne saurait être un bon juriste, chercheur, enseignant, praticien ou simplement un bon étudiant en droit sans un réel engagement à promouvoir l’Etat de droit, la démocratie et la justice. Il s’agit là d’un devoir qui s’impose particulièrement en ce moment où plusieurs d’entre nous sont devenus des thuriféraires, des tambourinaires du pouvoir, des garçons de course des dirigeants, pratiquant une politique et une science du ventre, n’hésitant pas de sacrifier les principes et les valeurs sur l’autel de leurs intérêts égoïstes de pouvoir et d’argent et choisissant de trahir leur mission plutôt que de l’accomplir.

Ce sont finalement les universités congolaises en général, particulièrement celle de Kinshasa et plus spécialement sa faculté de droit qui l’avait formé qu’Etienne Tshisekedi interpelle dans leur mission de servir la communauté nationale. L’ancienne Université Lovanium a depuis longtemps cessé d’être une « Colline inspirée » pour devenir le site où se dispense une science sans conscience, qui n’est que la ruine de l’âme et de la communauté nationale. Il avait certes commis de nombreux péchés comme la plupart des humains, mais Etienne Tshisekedi était un « saint » à cause de tout le bien qu’il aura fait à son peuple.

Aucun acteur politique de sa génération n’aura été tant aimé de son peuple qui le confirme encore après son décès. Il pouvait bien commettre des erreurs – il en avait commis plusieurs -, mais le peuple était toujours prêt à lui accorder son pardon ou à le comprendre tandis que lui-même se relevait. Nelson Mandela, cet autre « saint profane » définissait un saint non pas comme une personne qui n’a pas commis ni ne commet pas de péchés, mais celle qui est capable de se relever chaque fois qu’elle serait tombée. Même s’il est mort de maladie, Etienne Tshisekedi aura été un martyr de la démocratie et de l’Etat de droit.

Les hommages populaires et officiels qui lui ont été et lui seront encore rendus auraient du reste suffi pour ouvrir grandement les portes du Paradis à cet homme, catholique pratiquant de son vivant, qui n’aurait pas besoin d’un long procès canonique pour être déclaré « Bienheureux », au regard du serment de Jésus sur la montagne (Matthieu 5, 3-12). Il était assez pauvre en esprit pour recevoir le Royaume des cieux. Il avait suffisamment pleuré pour être consolé. Il était doux pour hériter la terre. Toute sa vie durant, il avait eu faim et soif de justice pour être rassasié. Il était miséricordieux pour recevoir miséricorde. Il avait le cœur pur pour mériter de voir Dieu. Il était un artisan de paix et mérite d’être appelé fils de Dieu. Il avait été persécuté pour la justice pour espérer recevoir le royaume des cieux. Il avait été insulté, persécuté et calomnié. Sa récompense est grande dans le ciel parce qu’on a dit – et on dira encore – faussement toute sorte de mal de lui à cause du combat qu’il a mené pour la démocratie, l’Etat de droit et la justice car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui l’on précédé !

Notre « Moïse national» était bel et bien un prophète qui aura annoncé et salué de loin un Congo démocratique pour lequel il avait combattu sans pour autant être autorisé  à y entrer lui-même, laissant le bâton à Josué… ! Il est clair aujourd’hui qu’il était la lumière de son peuple, une lampe placée sur une montagne et qui a su briller devant les hommes et éclairer tous ses concitoyens.

Etienne Tshisekedi était aussi un héros national dont l’élévation ne saurait se discuter à cause du combat qu’il a mené pour la démocratie et l’Etat de droit dans le pays. Il était déjà reconnu tel de son vivant. Sa reconnaissance comme héros aura donc précédé toute proclamation officielle. Elle est d’autant plus indiscutable qu’elle émane du peuple souverain qui va le confirmer à travers les hommages qui lui seront rendus tout au long de la semaine.

En outre, selon l’article 84 de la Constitution actuelle de la RDC qui avait été approuvée par référendum, le Peuple congolais a donné au Président de la République le pouvoir de conférer les grades dans les ordres nationaux ainsi que les décorations. Etienne Tshisekedi avait depuis longtemps cessé d’appartenir à sa famille biologique. Il n’appartient pas non plus au parti qu’il avait dirigé, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS).

Pour ne pas se trouver en difficulté face au peuple qui l’a élu et qui n’hésiterait pas à le lui imposer, au lieu de tergiverser en pensant aux critiques injustifiées selon lesquelles il le ferait pour un père qui pourtant n’était plus seulement le sien dès lors qu’il était devenu le « père de la démocratie et de toute la nation », Félix Tshisekedi, qui représente aujourd’hui cette Nation en sa qualité de Président de la République, ne ferait qu’assumer les devoirs de sa charge en conférant à Etienne Tshisekedi la plus haute décoration et le grade le plus élevé qu’il mérite dans les ordres nationaux.

D’autre part, l’on ne saurait être un véritable intellectuel et se réjouir du statu quo, se dire neutre, se taire devant les souffrances de son peuple ni se montrer complaisant en pactisant avec ses oppresseurs. Dr Etienne Tshisekedi était le modèle d’intellectuel organique de son peuple. Plusieurs fois arrêté, torturé, et relégué dans son village, son corps mortel portait les marques des souffrances de tout un peuple. Selon Nelson Mandela, « Personne ne peut prétendre connaître vraiment une nation, à moins d’avoir vu l’intérieur de ses prisons». Etienne Tshisekedi méritait le titre de « Père de la nation » qu’il connaissait bien pour avoir séjourné régulièrement dans ses prisons.

Il connaissait et partageait les souffrances de son peuple qu’il aimait et qui l’aimaient également. « Le Peuple d’Abord » comme devise et mot d’ordre traduisait cette complicité entre lui et son peuple.

Enfin, lorsque se terminait notre entretien à Sunnyside Park Hotel de Johannesburg le jeudi 28 juillet 2011 en fin de matinée et qu’il autorisait qu’un photographe qui se trouvait exceptionnellement sur les lieux nous prenne une photo souvenir, lui, un vieil homme fatigué mais toujours combatif restant assis alors qu’il m’enjoignait de me mettre debout, l’universitaire n’avait aucun problème avec la symbolique et le message était immédiatement compris.

La flamme du combat pour la démocratie, l’Etat de droit et la justice comme préalable pour bâtir, au cœur de l’Afrique,  « une Nation puissante et prospère » et « un pays plus beau qu’avant » pour « Le Peuple d’Abord » était en en passe d’être transmise.

Une génération de combattants était prête à s’asseoir et à prendre un repos bien mérité pour céder la place à une génération plus jeune qui devait poursuivre le combat et rester debout jusqu’à la victoire totale du peuple sur les démons de la dictature et d’autres antivaleurs dont le pays a tant souffert depuis l’indépendance. Et du « Père de la démocratie » en personne, j’avais compris que même si nous ne pouvions pas tous être comme Josué qui fit entrer le peuple d’Israël dans la « Terre promise » et écrasa ses ennemis (Exode 17, 8-13), nous devrions au moins tous contribuer à ce combat pour la démocratie, l’Etat de droit, et la justice sans lesquels aucune nation ne peut véritablement se construire ni prospérer.

Dr Etienne Tshisekedi restera l’un de plus grands chantres et combattants de l’Etat de droit démocratique dans l’histoire de la RD Congo et du continent.

Il est l’homme politique congolais qui aura exercé l’influence la plus décisive sur ses contemporains au cours du premier cinquantenaire de l’indépendance du pays et dont le combat inspirera plusieurs générations à venir. Il est l’une de plus grandes figures du 20e et du début du 21esiècle au Congo. Il reste une icône, un héros, une légende et son nom sera à jamais associé à la lutte contre la dictature dans notre pays. Etienne Tshisekedi restera également un modèle de courage et d’intégrité pour tous ceux qui luttent pour la démocratie en Afrique et dans le reste du monde. Il était un homme d’un extraordinaire courage et en tout cas le congolais le plus courageux que j’ai jamais rencontré. Il aura battu tous les records en termes d’interpellations, d’arrestations, de relégations et de procès. Personne n’a fait plus que lui dans notre génération pour faire avancer les valeurs de l’Etat de droit et de la démocratie. 

C’est avec les deux doigts de sa main droite levés en signe de V (victoire), son légendaire munyere sur la tête et c’est debout, conformément à notre hymne national, Debout Congolais qu’il savait chanter si fièrement, qu’Etienne Tshisekedi fait son entrée triomphale dans l’éternité où il rejoint des personnes comme Ghandi, Kimbangu, Lumumba, Mandela et bien d’autres qui l’y avaient précédé. Immortel comme eux et de nature divine, il est devenu un puissant esprit qui continuera de veiller sur son peuple et le reste de l’humanité qu’il ne manquera pas de soutenir dans le combat pour la démocratie, l’Etat de droit et la justice. Le « Sphinx » ne meurt donc pas, il est éternel.

(André Mbata Mangu ; Research Professor, College of Law, University of South Africa ; Professeur ordinaire, Faculté de Droit, Université de Kinshasa)

EUGÉNIE TSHIKA : « ETIENNE TSHISEKEDI ÉTAIT UN HOMME HORS DU COMMUN »

« Les mots me manquent, il était le pilier de notre famille. Il nous manque et il va nous manquer pour toujours. C’est un grand trou. Nous sommes un peu consolés par la présence de son fils qui a, d’une certaine manière, réalisé le rêve de son père. Nous nous remettons à la volonté de Dieu. Dieu seul est souverain », a déclaré  Eugénie Tshika wa Mulumba, soeur cadette de feu Etienne Tshisekedi Wa Mulumba, dans un entretien accordé au Journal ‘’Le Phare’’ en rapport avec le rapatriement de la dépouille mortelle de l’homme, qui fut un opposant radical, sous les régimes du Maréchal Mobutu et de Kabila père et fils, pendant plusieurs décennies, en République Démocratique du Congo (RDC). 

Le Phare : En quoi se résume l’histoire de feu Etienne Tshisekedi Wa Mulumba ?

Maman Tshika : Son histoire se résume en un être exceptionnel, plein d’amour et de compassion pour tout le monde et son pays en général ainsi que son peuple en particulier. Raison pour laquelle, il a été surnommé ‘’Zéro faute’’.

Quel souvenir la famille garde-t-elle de cet homme, hormis sa carrière politique ?

Maman Tshinka : En tant que frère, nous avons perdu un baobab, une bibliothèque, un conseiller, un homme qui avait pris en charge toute la famille restreinte comme élargie. Il est irremplaçable et je ne crois pas que nous aurons encore  un frère comme lui. En tant que père, il était un homme très responsable, il s’occupait correctement de ses enfants. Toute personne qui venait chez lui avec un problème rentrait généralement toujours avec une solution. Tutu était un homme très compatissant et assumait toujours ses responsabilités face aux différentes difficultés et problèmes que la famille rencontrait.

Sur quoi reposait  sa force politique ?

Maman Tshika : Par rapport à sa vie politique, c’est un homme qui n’abandonnait jamais son pays, il était toujours là pour soutenir les faibles dont le ‘’Peuple Zairois et Congolais’’. C’était un homme exceptionnel, il avait atteint des dimensions surnaturelles. Il ne faisait jamais allusion à la richesse (il n’était pas matérialiste). Il pouvait facilement vivre avec ou sans argent. C’est ce caractère non matérialiste qui a fait de lui un homme fort, puissant dans le pays et ceci l’a propulsé dans le monde entier puisqu’il est difficile de rencontrer sur cette terre des hommes quelqu’un qui  refuse l’argent.

Quand s’est-il lancé dans la vie politique et quels étaient les bénéfices pour la famille ?

Maman Tshika : C’est depuis la fin des ses études, en 1960, qu’il a été nommé. Commissaire général adjoint a la justice, dans le Collège des Commissaires généraux. Sa carrière politique nous a  donné une identité extraordinaire dans la société congolaise mais aussi une renommée sur le plan international. Sa véritable carrière politique a commencé avec son élection comme député national du Sud-Kasaï en 1965.  Il faisait partie de la coalition victorieuse des élections générales de 1965 mais qui avait été empêchée de diriger le pays par le coup d’État intervenu le 24 novembre de la même année. Il s’est retrouvé dans le gouvernement de Léonard Mulamba comme ministre de l’Intérieur à la suite d’une démarche particulière de Mobutu en direction du Parlement. Celui-ci avait en effet demandé à chaque groupe parlementaire provincial de désigner une personnalité pour occuper un poste ministériel. Il a été ainsi désigné par le Sud-Kasaï pour occuper le poste de ministre de l’Intérieur et des Affaires coutumières.

C’est un homme qui a fait l’histoire du pays. Cela nous a donné une référence pour différentes générations. Nous sommes fiers d’appartenir à sa famille   et de l’avoir eu comme frère parmi nous. Sa vie et son passage sur cette terre des hommes ont été un exemple de militantisme pour la paix et le progrès social, un héritage pour notre famille et surtout notre progéniture.

Selon vous, que devrait-il faire et qu’il n’a pu faire ?

 Maman Tshika : ce que nous attendions de lui, c’est être à la tête de ce pays. Nous attendions qu’il dirige le pays puisqu’il s’est terriblement battu pour le bien-être du peuple congolais.  Mais cela n’est pas arrivé étant donné qu’il a été combattu du début jusqu’à la fin de sa carrière politique. Autrement dit, les démons sont venus de plusieurs horizons.

Comment est-ce que vous gériez ses multiples arrestations ?

Maman Tshika : A chaque fois que l’on arrêtait Tutu, dans la famille, c’était la tristesse, la douleur, le découragement, nous étions tous abattus. Et quand on allait le voir dans les lieux où il était garde en résidence surveillée, dans les différentes prisons et autres, il ne faisait que nous encourager. Il nous disait toujours : « il faut bannir la peur, quand il y a une situation qui ne marche pas, il faut qu’il y ait quelqu’un pour changer les choses, et, il disait que c’était lui… ».

Il nous donnait toujours l’exemple de Monseigneur Mulumba, qui avait décidé d’aller au couvent. Et en ce moment, il nous disait, ‘’Laissez-moi, j’ai déjà commencé, laissez moi terminer ce que j’ai déjà commencé et achever ma mission… et  vous devez bannir la peur »…  Au Kasaï, il y a un slogan qui dit : ‘’diata diata diata bora…» Bannir la peur sinon le pays ne va pas changer, ne va pas évoluer. D’où la nécessité de dire qu’il devait y avoir quelqu’un et c’est quelqu’un là, c’était, lui, Etienne Tshisekedi Wa Mulumba.

Avez-vous été une victime collatérale de son combat politique ?

Maman Tshika : J’étais plusieurs fois avec lui et victime de différentes arrestations lorsqu’on le suivait en prison… Moi, personnellement, je l’étais plusieurs fois puisqu’on ne pouvait pas le laisser seul. Pour la famille, c’était la consternation et la tristesse… C’était le traumatisme, les brimades sous les régimes de Mobutu et des Kabila…

(Propos recueillis par Dorcas NSOMUE)

PROFESSEUR RAPHAËL KALENGAYI : ETIENNE TSHISEKEDI …COMBATTANT DÈS L’ENFANCE

Professeur Emérite, le Docteur Raphaël Kalengayi soutient avoir été aux côtés d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba qu’il appelle affectueusement « Tutu Etienne », de 1953, au moment où il avait fait son entrée au collège Saint Jean Berchmans de Kamponde, dans la province du Kasaï Central actuel, jusqu’à sa mort. Ce  rapprochement avec Etienne Tshisekedi était triplement favorisé. Il était à la fois ami et collègue de classe du jeune frère de Tshisekedi, Gabriel Lusangu. Leurs parents étaient aussi amis. Sa grande sœur était  l’amie de Maman Marthe, épouse et veuve d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba. De l’illustre disparu, il a gardé le souvenir d’un homme juste, qui avait le souci des autres, qui avait de l’autorité depuis l’école primaire.

Le collège Saint Jean Berchmans de Kamponde était une véritable pépinière de formation, parce que c’est là qu’avait commencé l’enseignement des humanités tel que les Belges le concevaient pour le Congo. Il s’agissait des humanités latines. Puis il y a eu le programme des humanités greco-latines. Et, en ce temps là, on  parlait de programme métropolitain, a souligné le professeur Raphaël Kalengayi, qui avait suivi aussi ledit programme. Au moment où le Pr Dr Kalengayi debutait ses humanités latines, Etienne Tshisekedi se trouvait déjà en avant-dernière année des memes humanités. Connaitre Etienne Tshisekedi de manière personnelle en ce moment-là ? Le professeur Kalengayi répond par la négative, pour la simple raison qu’il était de loin moins âgé que lui. Au moment où il faisait son entrée à l’école, Etienne Tshisekedi était déjà en avant-dernière année. Ils n’ont donc passé que deux années ensemble, dans le même espace scolaire.

Un fait particulier a relever : les élèves au niveau de l’école, se choisissaient un chef qui est généralement en dernière année. L’exception est arrivée avec Etienne Tshisekedi, désigné Président des élèves alors qu’il était encore en avant-dernière année. C’était une grande dérogation à la règle établie par les pères de Scheut au Kasaï, qui faisaient participer les élèves à la prise des décisions. Raison pour laquelle, ces pères nommaient un président des élèves. Ce dernier devenait une sorte de courroie de transmission entre eux et les élèves. Et, selon la règle, ce président des élèves devait être le 1er de la classe finale. Mais, exceptionnellement, avec Etienne Tshisekedi,  pré- finaliste et deuxième de sa classe,  les pères lui avaient donné ce poste.  Il était secondé par un vice- président.

Déjà, à cette époque, Etienne Tshisekedi avait un charisme certain, une  autorité effective qui impressionnaient les pères, à tel point qu’ils décidèrent de déroger à la règle générale. Il était le conseiller des élèves qui avaient des problèmes psychologiques ou d’études. Lorsqu’il donnait un ordre, tous les élèves s’inclinaient. Il pouvait dire aux pères comme aux étudiants que ce qui était fait n’était pas bon et voilà ce qu’il fallait faire à la place.

Il transmettait aux élèves les ordres des pères et aux pères les opinions des élèves. Très bon élève, Etienne Tshisekedi était fort en mathématiques et le père qui dispensait ce cours lui disait qu’il serait un bon dirigeant du pays comme il maitrisait bien les mathématiques. Pour ce professeur, une personne qui comprenait bien les mathématiques avait l’esprit de rationalité ainsi que le sens de la vérité. Un bon dirigeant est rationnel et a le sens de la vérité. Caractère qui se retrouvait dès le bas âge chez Etienne Tshisekedi.

Toujours dans son esprit de dire haut ce qu’il pensait, Jeune élève en 7ème préparatoire, alors que le règlement de l’école interdisait aux élèves de porter des souliers à l’école, Etienne Tshisekedi avait pris son courage pour dire aux pères blancs que les élèves devaient avoir des chaussures à l’école pour des raisons d’hygiène. Ne pas mettre les chaussures pendant les heures de cours était contraire aux normes hygiéniques dispensées par les mêmes instituteurs. Mettre des chaussures  n’était pas un luxe  comme cela était allégué. A cette demande d’Etienne Tshisekedi, a dit le professeur Raphaël Kalengayi, les pères blancs avaient estimé que les enfants des pauvres seraient marginalisés au détriment de ceux des riches qui porteraient des chaussures luxueuses. Très malin et doué, Etienne Tshisekedi avait proposé un modèle de pantoufles, comme cela était le cas avec l’uniforme qui était porté à cette époque. Uniforme «Kaki» qui mettait tous les élèves sur le même pied d’égalité. Il a fallu attendre une année après le départ d’Etienne de l’école pour que cette mesure soit appliquée.

Toujours dans son esprit d’une justice pour tous dès le bas âge, lorsqu’un élève commettait une faute, Etienne Tshisekedi, en tant que président, plaidait sa cause auprès des pères pour que l’élève  ne soit pas renvoyé, en apportant des arguments. Il était en mesure de démontrer que la faute pouvait être corrigée en donnant une seconde chance à l’élève.

Curieusement, lorsque  son propre petit frère biologique, Gabriel Lusangu, devenu plus tard un grand professeur de droit de l’université de la Sorbonne, avait dérangé pendant les heures d’étude et était renvoyé définitivement du collège, conformément au règlement, Etienne Tshisekedi n’avait rien fait pour défendre sa cause. Ce comportement avait intrigué les pères, à tel point qu’eux-mêmes s’étaient décidés à commuer la sanction du renvoi définitif en travail utilitaire durant une période donnée.

Toujours dans ses œuvres, Etienne Tshisekedi avait fondé un groupe d’élèves sérieux. Ce groupe avait comme mission de parler avec leurs condisciples qui avaient des problèmes psychologiques, sociaux ou scolaires. Fidèle à lui-même, Etienne Tshisekedi, fort en mathématiques, avait aussi déjoué les pronostics de ses formateurs. Alors qu’on le croyait opter pour la faculté des sciences ou polytechnique, vu son assiduité  en mathématiques, il était parti faire le droit à l’université Lovanium pour en devenir le 1er docteur en 1960.

Carrière politique

Après ses études, le Docteur Etienne Tshisekedi s’était enfin lancé dans la vie politique où il avait pu concrétiser  ses aspirations. Dès  1960, il était Commissaire général adjoint à la justice. Au moment du conflit entre les Lulua et Luba, càd les Baluba de Kananga et ceux du Sud-Kasaï ou Mbuji-Mayi, les Commissaires généraux de Mbuji-Mayi – à savoir Etienne Tshisekedi, Jonas Munkamba et Kazadi wa Kabwe – s’étaient organisés pour prendre en charge, à Kinshasa, leurs jeunes frères dont Raphaël Kalengayi, dans leur résidence, afin qu’ils poursuivent leurs études au collège Albert 1er, actuel Collège Boboto, étant donné que la situation politique ne leur avait pas permis de rester au collège Saint Jean Berchmans.

Contrairement aux mauvaises langues lui imputant la responsabilité de l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, le professeur Raphaël Kalengayi a soutenu que Etienne Tshisekedi n’était pas d’accord avec la décision de transférer Lumumba au Katanga. Il avait estimé qu’il n’était pas prudent que Lumumba se retrouve dans la même province que ses «ennemis politique». C’est ce même comportement qu’il avait affiché lorsque Kalonji Mulopwe l’avait nommé ministre de la Justice dans l’Etat autonome du Sud Kasaï.  Etienne Tshisekedi avait décliné l’offre pour ne pas cautionner l’anarchie.

Alors qu’il assumait successivement les fonctions de Directeur de l’Ecole Nationale de Droit et d’Administration (ENDA), membre du conseil d’administration d’Air Congo, membre du conseil d’administration de l’Université Lovanium, Etienne Tshisekedi avait eu le courage de dire à ses collaborateurs que le pays était en train d’être mal géré et cela pouvait conduire à une catastrophe. C’est ainsi qu’en 1965, après le coup d’Etat conduisant Mobutu au pouvoir, Tshisekedi, élu député au Sud-Kasaï, était entré dans le gouvernement dirigé par Mobutu non par la volonté de Mobutu mais parce qu’il était demandé à chaque province de donner un élu pour travailler dans ce gouvernement-là.

C’est en cette qualité qu’il avait assumé la fonction de ministre de l’intérieur de Mobutu, avant de se lancer dans l’opposition sur la manière de gérer la République par Mobutu. Cette opposition s’était matérialisée par la rédaction d’une constitution qui prônait non pas le parti unique MPR mais qui donnait accès à un autre courant politique pour équilibrer la gestion de la République. Malheureusement, cette idée d’Etienne Tshisekedi n’était pas suivie par les autres Congolais par crainte de sanction de la part de Mobutu.

Voyant que Tshisekedi devenait encombrant, Mobutu l’avait éloigné du pays pour l’envoyer comme ambassadeur au Maroc. Ici, Raphaël Kalengayi  a soutenu que Etienne Tshisekedi avait estimé qu’il n’était pas au bon endroit. Il était un homme  politique et non un diplomate. Pour lui, la meilleure politique et opposition devrait se faire dans son pays.

De retour au Congo, il s’était mis à sensibiliser l’élite sur l’impératif d’un changement de gouvernance. D’où le recrutement des treize parlementaires afin qu’ils s’unissent pour combattre la dictature naissante de Mobutu, avant de rédiger le mémorandum des treize parlementaires.

Comportement qui avait  mis Mobutu dans tous ses états, qui avait décidé de les reléguer tous dans leurs milieux d’origine. Ayant constaté que les multiples  relégations avaient permis non pas de les anéantir mais de les rendre populaires parce que même là où les treize parlementaires étaient relégués à plusieurs reprises, ils continuaient leur combat, Mobutu s’était résolu à les placer en résidence surveillée à Kinshasa jusqu’au 24 avril 1990, au moment il avait prononcé son discours autorisant le multipartisme.

Une particularité dans l’une des relégations de Etienne Tshisekedi, est qu’il était parti avec son fils, Félix, actuellement président de la République. Ce denier était, dès son bas âge, attaché à son père ainsi qu’à son combat par rapport aux autres enfants. Il était même le dernier à quitter Kinshasa via Brazzaville pour son exil. En dehors des treize parlementaires, plusieurs Congolais étaient aussi relégués à cause de leur adhésion au combat de Tshisekedi.

La dernière relégation  qu’avait connue Etienne Tshisekedi était celle sous Laurent-Désiré Kabila, à Kabeya Kamuanga. Et, pendant cette relégation, il était acheminé nuitamment une fois  au Katanga pour rencontrer L.Désiré Kabila dans un camp militaire. Celui-ci lui avait promis le poste de vice-président au cas où il renonçait à sa lutte politique. Mais, EtienneTshisekedi lui avait dit qu’il n’était pas question d’avoir des postes mais de changer la vision des choses.

Pour lui, il n’était pas question que Laurent Désiré Kabila commence à diriger sans prêter serment et  que  le Rwanda considère la République Démocratique du Congo comme un pays conquis.

Fâché, Laurent Désiré Kabila lui avait dit qu’il avait compris pourquoi Mobutu ne voulait pas de lui et avait ordonné son retour à Kabeya Kamuanga pour poursuivre sa relégation. Malgré la peur des Congolais de lui rendre visite par crainte de châtiment de la part de L.D Kabila, Raphaël Kalengayi, en tant que médecin, avait eu le courage de lui rendre visite et avait constaté une parfaite collaboration entre Etienne Tshisekedi et les éléments commis à sa surveillance. Avec un moral très haut, il ne mangeait pas avant que les éléments commis à sa surveillance soient servis car, ces éléments étaient laissés à leur triste sort par leur hiérarchie.Quand il avait appris sa mort le lendemain du 1 février 2017, alors qu’il se trouvait au Rwanda, Raphaël Kalengayi avait dit que c’était l’accomplissement du testament d’Etienne Tshisekedi : lutter pour le peuple jusqu’à son dernier souffle de vie.

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