jeudi , 23 mai 2019
Accueil / Business / France Télécom : Un procès « inédit » sur les suicides de ses employés

France Télécom : Un procès « inédit » sur les suicides de ses employés

« L’attente de parler, de comprendre est forte. Le tribunal le sait » : dix ans après la vague de suicides à France Télécom, le procès de l’entreprise et de ses ex-dirigeants, dont son ancien patron Didier Lombard, jugés pour « harcèlement moral », s’est ouvert lundi devant le tribunal correctionnel de Paris. S’il fallait retenir une image de ce premier jour d’audience, ce serait celle des prévenus en file indienne, les mains dans le dos, tournés vers le tribunal, Didier Lombard devant. Les ex-dirigeants d’une des plus grandes entreprises françaises ont ainsi écouté les faits qui leur sont reprochés: la mise en place « d’une politique d’entreprise visant à déstabiliser les salariés et à créer un climat professionnel anxiogène ».

« Une qualification hors norme, inédite », a déclaré la présidente Cécile Louis-Loyant dans ses propos liminaires. Son ton était particulièrement solennel. « L’attente de parler, de comprendre est forte. Le tribunal le sait. Forte car ancienne, elle remonte à 10 ans ». La première plainte a été déposée par le syndicat SUD en 2009. La présidente a poursuivi: « Forte car douloureuse, certaines voix se sont éteintes. (…) Forte car porteuse d’avenir ».

« Le tribunal veut comprendre le fonctionnement d’une entreprise qui à l’époque, en France, comptait près de 100.000 salariés », a ajouté la magistrate, face à une salle comble. « Le tribunal veut comprendre pourquoi certains salariés se sont suicidés en laissant des mots contre leurs employeurs ».

La première journée de ce procès fleuve prévu pour durer jusqu’au 12 juillet a démarré par l’appel des prévenus: France Télécom, devenue Orange en 2013, Didier Lombard, PDG de 2005 à 2010, Louis-Pierre Wenes, ex-numéro 2 de l’entreprise, Olivier Barberot, ex-directeur des ressources humaines et quatre autre ex-responsables jugés pour « complicité de harcèlement moral ». Ce procès sera celui du harcèlement moral institutionnel, différent des cas classiques où le lien est direct entre l’auteur présumé et sa victime.

Puis le tribunal a appelé les parties civiles. Parmi elles, la veuve et les quatre enfants de Rémy Louvradoux, un fonctionnaire de France Télécom qui s’est immolé par le feu devant un site de l’entreprise, à Bordeaux en 2011. Une autre partie civile s’est avancée vers la barre en fixant droit dans les yeux ses ex-patrons. Plusieurs victimes avaient les larmes aux yeux.

« Pardon aux familles »

« L’émotion va être présente, sourde ou violente », a prévenu la présidente. Une psychologue sera présente tout au long du procès et un bureau d’aide aux victimes a été mis en place.

Les juges d’instruction ont retenu lors de l’enquête les cas de trente-neuf salariés: dix-neuf se sont suicidés, douze ont tenté de le faire, et huit ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail. Mais au total, 167 personnes se sont constituées parties civiles. « Ce procès n’est pas seulement le procès de suicides mais le procès d’un harcèlement moral à l’échelle d’une entreprise », a justifié l’avocate Sylvie Topaloff, alors que ses confrères de la défense demandaient l’irrecevabilité de la majorité de ces constitutions de partie civile.

La souffrance au travail, dont France Télécom était devenue le symbole à la fin des années 2000, sera au coeur du procès. Les dirigeants avaient mis en oeuvre un vaste programme de restructuration, avec notamment l’objectif de 22.000 départs. En 2006, dans un discours devant les cadres, Didier Lombard donnait le ton: « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte ».

« J’attends qu’ils demandent pardon aux familles, qui sont marquées à vie », a dit à des journalistes Jean Perrin, dont le frère, salarié comme lui de France Télécom, s’est suicidé. « On attend qu’ils reconnaissent ce qu’ils ont fait. (…) Comment on peut concevoir une telle politique? Comment autant de managers peuvent suivre, de manière zélée ? », a interrogé de son côté Raphaël, un des enfants de Rémy Louvradoux.

« Pour l’entreprise, ce procès est important: il va permettre de comprendre dans quelles circonstances ces drames sont arrivés », a déclaré à des journalistes Bruno Mettling, président d’Orange Afrique et Moyen-Orient et directeur des ressources humaines du groupe en 2010. « Nous n’oublions pas », a-t-il affirmé, ému.

Le procès se poursuit mardi avec la première audition des prévenus.

L’EX-PDG NIE TOUTE CRISE SOCIALE À FRANCE TÉLÉCOM

France Télécom n’a pas traversé une « crise sociale » mais une « crise médiatique »: l’ex-PDG de l’entreprise Didier Lombard a nié toute responsabilité mardi au deuxième jour de son procès pour « harcèlement moral », dix ans après la vague de suicides.

Les victimes et leurs proches espéraient des excuses; elles ont dû se contenter de la « profonde et sincère tristesse » que M. Lombard a exprimée dans une déclaration lue à l’audience pour sa première audition. Quand la partie civile lui a demandé s’il avait des regrets, il a préféré ne pas répondre.

« Je veux dire aux collaboratrices et aux collaborateurs de France Télécom, c’est-à-dire à celles et ceux qui ont été mes collègues de travail, ainsi qu’à leurs familles, le profond chagrin qui demeure et demeurera à tout jamais le mien pour ceux qui n’ont pas supporté la transformation imposée à l’entreprise », dit à la barre cet homme de 77 ans, PDG de 2005 à 2010.

Très vite, il explique que France Télécom, en 2005, était « en péril ». L’entreprise était surendettée, subissait une concurrence « agressive », des évolutions technologiques « extrêmement rapides ». Ce qui rendait donc, selon lui, indispensable un plan de transformation.

Les plans NExT et Act prévoyaient ainsi 22.000 départs sur environ 120.000 salariés. Plus de 10.000 personnes devaient aussi changer de poste.

« Que les transformations imposées à l’entreprise n’aient pas été agréables, c’est comme ça, je n’y peux rien. Si je n’avais pas été là, ça aurait été pareil, peut-être même pire », a déclaré au tribunal M. Lombard. « Le problème était de ramener la maison dans un état normal », ajoute-t-il sèchement.

Les juges d’instruction ont retenu les cas de trente-neuf salariés: dix-neuf se sont suicidés, douze ont tenté de le faire, et huit ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail. L’un des salariés, un technicien marseillais de 51 ans se suicidait en juillet 2009 après avoir mis en cause dans une lettre le « management par la terreur ».

Bouc émissaire

Mais pour l’ex-PDG, il n’y a pas eu de « crise sociale » à France Télécom.

« Il y avait une difficulté : quelques milliers de salariés devaient retrouver un emploi différent. (…) Tout cela était stressant ». « Des chiffres ont été gonflés artificiellement à un moment », a-t-il ajouté d’une voix assurée, provoquant un brouhaha du côté des parties civiles.

Le prévenu accuse les médias et juge que l’entreprise a été victime d’une « crise médiatique ». Lui qui en 2009 avait parlé d’une « mode des suicides » dans l’entreprise (des propos « très maladroits », concède-t-il) préfère désormais évoquer l' »effet Werther », selon lequel « si vous parlez des suicides, vous les multipliez ».

En 2009, l’entreprise « se portait mieux », selon l’ex-PDG. Des résultats « obtenus grâce aux salariés de France Télécom ». Mais « nos collaborateurs ont été privés de leur succès. Les journaux disaient que leur entreprise était lamentable, ça a cassé le moral ».

« J’hallucine. Je suis écoeuré », a réagi à la sortie de la salle d’audience Yves Minguy, un ex-salarié qui a traversé une grave dépression. « Donc le sauvetage d’une entreprise passe par des pertes de vies humaines et il n’y peut rien? C’est sidérant. Il n’a pas changé », a-t-il confié, les larmes aux yeux.

Le ton de Louis-Pierre Wenes, ex-numéro 2 de France Télécom, est assez différent. « Je sais qu’il y a eu des cas individuels très difficiles, que nous n’avons pas toujours gérés au mieux. C’est pour moi une douleur ». Mais il nie « une directive systémique ».

Lui qui passait pour le « cost-killer » qui aurait été surnommé « la brute », a raconté son goût du terrain pour aller voir les équipes au plus près. « Je n’ai jamais vu quelque chose qui ressemblait à des équipes en détresse ».

Louis-Pierre Wenes a quitté l’entreprise en octobre 2009. « J’ai servi de bouc émissaire », dit-il.

Didier Lombard est parti en mars 2010. « J’aurais pu rester car ce n’était pas la fin de mon mandat, mais ça n’aurait pas été raisonnable pour l’entreprise », admet l’ex-PDG.

(avec Afp)

A lire aussi

Ibiza gate : Elections législatives anticipées en Autriche

Considérée par les tenants d’une droite dure comme un modèle à suivre au sein de …

Laisser un commentaire