mardi , 15 octobre 2019
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Sri Lanka : Traque aux islamistes

L’état d’urgence est entré en vigueur mardi au Sri Lanka où se poursuit la traque des responsables des attentats suicides qui ont fait au moins 320 morts le dimanche de Pâques, dont des dizaines d’étrangers, un bain de sang imputé à un mouvement islamiste local dont l’enquête cherche à déterminer d’éventuelles connexions internationales. Vingt-quatre personnes ont été arrêtées après ces attentats à la bombe coordonnés qui ont visé quatre hôtels et trois églises, ont indiqué les autorités sri-lankaises. Le FBI les assiste dans leur enquête et Interpol va également déployer une équipe d’enquêteurs. Ces attaques qui ont aussi fait 500 blessés n’ont été revendiquées par l’Etat Islamique. Mais 87 détonateurs de bombes ont été découverts lundi dans une gare de bus de Colombo située à mi-chemin des hôtels haut de gamme du front de mer et de l’église Saint-Antoine, les sites des attentats de dimanche.

L’état d’urgence a été décrété à partir de lundi minuit (18H30 GMT) dans ce pays de 21 millions d’habitants, ainsi qu’un nouveau couvre-feu nocturne.

Le Sri Lanka n’avait pas connu un tel épisode de violences depuis la fin de la guerre civile il y a dix ans. Et jamais la minorité chrétienne de l’île (7% de la population) n’avait été la cible d’un tel carnage.

Les enquêteurs cherchent désormais à déterminer si le National Thowheeth Jama’ath (NTJ), désigné comme responsable des attentats, a pu bénéficier d’un soutien logistique étranger.

Le porte-parole du gouvernement sri-lankais a indiqué avoir « du mal à voir comment une petite organisation dans ce pays peut faire tout cela ». « Nous enquêtons sur une éventuelle aide étrangère et leurs autres liens, comment ils forment des kamikazes, comment ils ont produit ces bombes », a-t-il dit.

Le principal fait d’armes de ce groupe extrémiste peu connu était jusqu’ici était la dégradation de statues bouddhiques en décembre dernier.

Mais l’organisation avait fait il y a dix jours l’objet d’une alerte diffusée aux services de police, selon laquelle elle préparait des attentats suicides contre des églises de la minorité chrétienne et l’ambassade d’Inde à Colombo.

Le porte-parole du gouvernement Rajitha Senaratne a indiqué que cette alerte n’avait pas été transmise au Premier ministre ou à d’autres ministres de haut rang.

« Les services de renseignement ont signalé qu’il y a des groupes terroristes internationaux derrière les terroristes locaux », a affirmé le président Maithripala Sirisena lors d’une rencontre avec des diplomates étrangers, demandant l’assistance de la communauté internationale, selon des propos rapportés par ses services.

Les deux principales organisations jihadistes internationales, al-Qaïda et le groupe Etat islamique (EI), cherchent depuis des années à recruter dans les communautés musulmanes du sous-continent indien. Leur propagande insiste sur les persécutions dont sont, selon elles, victimes les musulmans de la région.

Une trentaine d’étrangers tués

Au moins 31 étrangers, dont quatre Américains, figurent parmi les morts, a annoncé lundi le ministère sri-lankais des Affaires étrangères. 14 autres sont toujours portés disparus et pourraient figurer parmi les victimes non identifiées à la morgue, a ajouté le ministère.

Mais, de son côté, la police locale a établi à au moins 37 le bilan des tués étrangers, alors que le processus d’identification des victimes s’avère compliqué.

Madrid a annoncé la mort de deux Espagnols et les Pays-Bas ont fait part de trois Néerlandaises tuées.

Retour de la peur

En fin d’après-midi lundi, une explosion s’est produite lors d’une opération de déminage de bombe à proximité de l’église Saint-Antoine à Colombo, provoquant un mouvement de panique.

Lundi, la morgue de la capitale était le théâtre de scènes de désolation. « La situation est sans précédent », notait un responsable sous couvert de l’anonymat. « Nous demandons aux proches de fournir de l’ADN pour aider à identifier certains corps », trop mutilés.

Dans les rues de Colombo lundi, la vie a repris un cours d’apparence normale. Pour nombre de Sri-Lankais, les attentats de dimanche ont réveillé les terribles souvenirs des années noires de la guerre civile entre la majorité cinghalaise et la rébellion indépendantiste tamoule.

À l’époque, les attentats à la bombe étaient courants. « La série d’explosions hier nous a remis en mémoire le temps où nous avions peur de prendre des bus ou des trains à cause des colis piégés », a témoigné Malathi Wickrama, une balayeuse municipale.

Attaques quasi-simultanées

Six explosions très rapprochées sont survenues dimanche matin et deux autres plusieurs heures après, dans ce pays prisé des touristes pour ses plages idylliques et sa nature verdoyante.

A Colombo, trois hôtels de luxe en front de mer ainsi qu’une église ont été frappés par des kamikazes. Des bombes ont aussi explosé dans une église à Negombo et dans une autre à Batticaloa (est).

Quelques heures plus tard, deux nouvelles déflagrations sont survenues dans un hôtel de Dehiwala, banlieue sud de Colombo, et à Orugodawatta, dans le nord de la capitale.

Et dimanche soir, une « bombe artisanale » a été désamorcée sur une route menant au principal terminal de l’aéroport de Colombo, qui reste ouvert sous haute sécurité.

Du Vatican aux Etats-Unis en passant par l’Inde, les condamnations internationales ont été unanimes.

« Le président Trump a promis le soutien des États-Unis au Sri Lanka pour déférer les auteurs devant la justice », selon la Maison Blanche. Le président américain a appelé le Premier ministre du Sri Lanka pour lui présenter ses condoléances.

Environ 1,2 million de catholiques vivent au Sri Lanka, un pays majoritairement bouddhiste (70%) qui compte aussi 12% d’hindous et 10% de musulmans.

Les ambassades étrangères au Sri Lanka ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter tout déplacement non impératif. Les États-Unis ont évoqué la possibilité de nouvelles attaques, dans leurs conseils aux voyageurs.

UN NOUVEAU FRONT POUR L’EI

Le carnage de dimanche au Sri-Lanka, attribué à un groupe radical islamiste local et revendiqué par le groupe Etat islamique (EI), illustre la réussite de la stratégie de ce dernier visant à frapper ou faire frapper, au nom de son idéologie, dans le monde entier, estiment des experts.

Défait sur le terrain, son Califat auto-proclamé au Proche-Orient disparu, le mouvement dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi, toujours en fuite, est parvenu à inspirer à distance des jihadistes sri-lankais qui ont tué, dans une série d’attentats suicides coordonnés, plus de 320 personnes dans des églises et des hôtels de luxe.

L’EI a renvendiqué la tuerie mardi, par la voie de son organe de presse officiel Amaq, en affirmant que « les auteurs des attaques ayant visé des ressortissants des pays de la Coalition (anti-EI) et les chrétiens au Sri Lanka avant-hier sont des combattants de l’EI ».

Dès lundi, un compte Telegram pro-EI diffusait les photos de trois des kamikazes présumés, doigt d’une main levé vers le ciel, kalachnikov dans l’autre, sous le titre « trois de nos frères commando au Sri-Lanka », a rapporté le Site Institute.

Derrière eux, accroché au mur, la bannière noire à inscriptions blanches de l’EI.

Le National Thowheeth Jama’ath (NTJ), pointé du doigt par le gouvernement sri-lankais, « n’a pas de motivations locales. Ils veulent faire partie de l’insurrection globale de l’État islamique », a confié à l’AFP Zachary Abuza, professeur au National War College de Washington, spécialiste des groupes jihadistes en Asie du Sud-Est.

« Je ne connaissais pas ce groupe en particulier, mais ce que je sais c’est qu’il y a toujours eu au Sri Lanka une communauté salafiste très motivée », ajoute-t-il. « Pendant les années Al Qaïda, ils ont joué un rôle de soutien pour l’organisation, en transférant de l’argent par exemple. Ils sont très bons, ils sont disciplinés, ils ont l’expertise technique, ils sont motivés idéologiquement ».

Tactique « Glocale »

« La question qui se posait, après la chute du Califat, était : que va-t-il se passer ? Peut-on avoir un État islamique sans État ? » poursuit-il. « Ce que nous avons vu au Sri Lanka est l’ouverture d’un nouveau front dans l’insurrection jihadiste globale ».

Le groupe jihadiste sri-lankais a mis en oeuvre ce que Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po-Paris, qualifie de « tactique +glocale+ »: des actions locales pour des objectifs globaux.

« L’appareil global de Daech (acronyme en arabe de l’EI) s’appuie ainsi sur un groupe local fortement enraciné et mobilisé », explique-t-il à l’AFP. « Daech tente ainsi de compenser symboliquement et médiatiquement la perte de son sanctuaire syro-irakien par la relance d’une campagne terroriste à vocation planétaire ».

Pour Rohan Gunaratna, spécialiste des groupes extrémistes en Asie du Sud-Est à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, « l’EI a essaimé dans le monde entier. Et le réseau de l’EI au Sri Lanka est le responsable de cette attaque ».

« Certaines personnes radicalisées par National Thowheeth Jama’ath ont rejoint l’EI, mais pas tout le monde », ajoute-t-il. « Elles dirigent maintenant les opérations de l’EI au Sri Lanka, avec des liens avec le groupe état islamique en Syrie ».

Cette tactique avait été préconisée de longue date par l’EI, bien avant qu’une coalition internationale menée par les États-Unis ne mette fin à son rêve d’État jihadiste, à cheval entre l’Irak et la Syrie.

« Tout le monde peut passer à l’action au nom de l’État islamique, et il en tire profit », précise Zachary Abuza. « L’EI peut ainsi pousser des militants à l’action, leur donner un sentiment d’urgence, leur dire qu’ils peuvent faire partie de ce mouvement ».

Si l’EI a mis plus de deux jours à revendiquer la tuerie de Pâques, « c’est parce que son organisation médiatique centrale est vraiment en déroute », ajoute le professeur Abuza. « Ils ne se sont pas remis de la perte de Raqqa » (leur capitale auto-proclamée, dans l’est de la Syrie).

Tout en accusant le NJT d’être à l’origine du massacre, le porte-parole du gouvernement sri-lankais a indiqué avoir « du mal à voir comment une petite organisation dans ce pays peut faire tout cela ».

« Nous enquêtons sur une éventuelle aide étrangère et leurs autres liens, comment ils forment des kamikazes, comment ils ont produit ces bombes », a-t-il ajouté.

DEUX FRÈRES ISLAMISTES AU CŒUR DU CARNAGE AU SRI LANKA

Deux frères sri-lankais musulmans, figurant parmi les kamikazes, ont joué un rôle-clé dans les attentats qui ont tué plus de 320 personnes dimanche dans l’île d’Asie du Sud, a appris mardi l’AFP de sources proches de l’enquête.

Des attentats suicides ont provoqué un carnage le dimanche de Pâques dans trois hôtels de luxe et trois églises, en pleine messe, notamment à Colombo. Les autorités attribuent le bain de sang au mouvement islamiste local National Thowheeth Jama’ath (NTJ), qui ne l’a pas revendiqué, et cherchent à savoir s’il a bénéficié d’un soutien logistique international.

Le groupe Etat islamique a revendiqué mardi les attentats.

Un autre attentat suicide a également échoué dimanche contre un quatrième hôtel de luxe à Colombo, ont indiqué des sources proches de l’enquête à l’AFP.

Les deux frères, âgés entre 20 et 30 ans, dont les noms n’ont pas été révélés, étaient d’origine aisée et fils d’un riche commerçant d’épices. Selon les policiers, ces suspects, qui sont morts dans les attaques, opéraient une « cellule terroriste » familiale et jouaient un rôle-clé au sein du NTJ.

Les enquêteurs ignorent toutefois encore si les attaques sont le fait de cette seule « cellule », ou d’équipes séparées mais coordonnées. On ignore donc en l’état si ces frères étaient en contact avec les autres kamikazes.

Samedi, les deux frères ont chacun pris une chambre dans les hôtels de luxe Cinnamon Grand et Shangri-La, situés face à la mer à Colombo. Ils se sont fait exploser chacun dans leur hôtel le lendemain matin au buffet du petit déjeuner, à peu près au même moment.

Un quatrième hôtel du même standing, adjacent aux trois frappés, figurait également parmi la liste des objectifs du dimanche de Pâques, a appris l’AFP.

Un homme qui projetait d’y commettre un attentat suicide y était descendu la veille. Lorsqu’il s’est rendu le dimanche matin au petit-déjeuner, son sac à dos chargé d’explosifs n’a pas explosé pour une raison encore indéterminée.

« Lorsque l’explosion du Shangri-La s’est produite, cet homme a quitté précipitamment son hôtel (…) Sa piste a mené à un motel juste à l’extérieur de Colombo », a raconté un haut responsable policier, qui a requis l’anonymat car il n’est pas autorisé à s’exprimer publiquement.

Cerné par les forces de l’ordre en début d’après-midi dans la banlieue sud de Dehiwala, le suspect s’est alors fait exploser, tuant deux passants.

(avec Afp)

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