mardi , 20 août 2019
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Kinshasa : Négligence de la Brigade Routière

Il convient de souligner d’un trait particulièrement épais que la négligence de la Brigade Routière, le dénuement disgracieux dans lequel elle fonctionne, ainsi que la jungle infernale de la circulation routière à Kinshasa, étalent, au fond, notre déficit en organisation de l’espace d’existence collective. C’est une tare reflétant une sous-éclosion de l’Etat et des citoyens. Mais, ce n’est pas une déficience irréversible. Nous pouvons, et nous devons, nous rendre compte de cette honteuse dégradation et y remédier de manière innovante. Cela, même à un niveau minimal des percées modernes dans les grandes villes du monde. Les pistes suivantes peuvent être envisagées : (1) La formation et la sélection des agents de la Brigade Routière capables de se conformer à la loi et aux règles de civilité vis-à-vis des conducteurs ; (2) La prise des mesures de dotation régulière de la Brigade Routière en véhicules adaptés (avec système d’indentification des véhicules et des conducteurs par ordinateur) et des motos, en nombre adéquat, avec des fonds de maintenance suffisants et d’une disponibilité constante; (3) L’informatisation urgente de la Brigade Routière, avec un logiciel intégré, une banque de données de tous les véhicules et autres engins circulant sur la voie publique, ainsi que le fichier de tous les conducteurs, connecté à un système de gestion instantanée des infractions ; (4) La dotation de la Brigade Routière des équipements de communication et de détection d’excès de vitesse et des niveaux d’alcoolémie ; (5) La construction des bureaux et fourrières modernes. Le bâtiment du boulevard (dont la laideur avilit cette artère) peut être démoli et l’espace confié à un privé pour construire un bâtiment d’une dizaine d’étages dont deux peuvent être alloués à la Brigade Routière avec un parking souterrain comme fourrière ; (6) L’adoption d’une loi révisée sur la circulation routière, renforçant la répression des infractions ainsi que les modalités de paiement des contraventions, avec les procédures de rappel, du mandat d’arrêt pour non-paiement d’une contravention, et aussi la possibilité de contestation des contraventions devant un juge ; (7) La construction des routes en étage, la conversion des axes Boulevards Lumumba – Sendwe – Triomphal en autoroute moderne clôturée avec des rampes entrée-sortie ; (8) L’élargissement de certaines artères principales et le renforcement de la signalisation.

La Brigade Routière dans ses opérations publiques et la circulation routière constituent un des aspects premiers par lesquels le géni organisationnel d’un peuple et sa modernité sont appréciés. Les étrangers arrivant en RDC pour la première fois, par Kinshasa, et même les Congolais ayant vécu longtemps dans les pays avancés, émettent un jugement sur le progrès réalisé dans ce pays, aussi sur cette base-là. Malheureusement, en ce qui concerne la Brigade Routière de la Ville de Kinshasa, capitale d’un pays en élan de l’émergence, le constat est des plus atterrants. Autant la Brigade Routière et ses agents sont négligés, ses équipements et ses installations dans une décadence nauséabonde, autant la circulation routière est absolument hallucinatoire à Kinshasa. C’est aussi le cas dans la plupart des villes de la RDC. Il est même plus véridique d’asserter que la circulation routière est carrément démentielle dans la capitale Congolaise.

Cette réflexion a été inspirée par plusieurs expériences personnelles que j’ai vécues avec les éléments de la Brigade Routière et leur mode opératoire, et mon observation physique de leurs installations. En plus, la honte des commentaires des amis africains sur la circulation routière à Kinshasa et surtout ma propre expérience de la démence sur nos artères, ont actionné ma plume. Comme « arch-intello » dans un pays en transition, qui cherche encore les modalités intelligentes de sa mutation en société moderne, j’ai estimé qu’il était indispensable de cogiter sur cet aspect de l’organisation de notre espace d’existence collective. Comme souligné ci-haut, la qualité de la Brigade Routière et de la circulation routière constituent une des vitrines à travers lesquelles nous sommes jugés en tant que société. Et, véritablement, nous sommes arriérés sur ce plan.

L’HORREUR NAUSEEUSE D’UNE BRIGADE ROUTIERE NEGLIGEE ET EN DELABREMENT TOTAL

Il y a quelques semaines, j’ai été interpellé à deux reprises par les agents de la Brigade Routière au croisement des Avenues Colonel Ebeya et Huileries, et sur l’Avenue Lukusa, dans la Commune de la Gombe. Il est convenable d’épargner les lecteurs des circonstances rocambolesques de ces interpellations. Cependant, il est indispensable de féliciter le Colonel Kyungu du Camp Lufungula et le Colonel Kaniki de la Brigade Routière du Boulevard du 30 Juin, pour leur compréhension. Des officiers élégants et courtois. Dans les deux cas, après explications, ils donnèrent les ordres pour ma libération.

Cependant, ma conscience m’a révélé que la vraie raison de ma présence au Camp Lufungula et au Bureau de la Brigade Routière du Boulevard du 30 Juin est que la providence voulait que je sois la voix de ce service public délaissé dans une décrépitude absolument écœurante. J’en suis convaincu. Cette situation sidérante, qui fait la honte de la capitale et de ses autorités, se cerne sur le triple registre du mode opératoire, du délabrement de l’équipement et de la décrépitude des installations de la Brigade Routière de la Ville de Kinshasa.

C’est l’aspect opérationnel qui est le plus insolite. Il faut d’abord reconnaitre que souvent ces agents de l’ordre fournissent des explications cohérentes justifiant leurs interpellations des conducteurs, pour la plupart des dangers publics. Mais, même lorsqu’ils ont raison, souvent c’est leur comportement illégal, incivique et parfois violent qui avilit la capitale. Certaines scènes dignes des films d’Hollywood ont été postées sur Youtube. On y voit des policiers se bagarrant avec le conducteur, les jambes papillonnant à l’extérieur de la fenêtre du véhicule dans lequel ils se disputent le volant avec ledit conducteur. Mais, dans une large mesure, ce n’est pas de leur faute : la culture de l’établissement de la contravention avec renforcement de l’obligation de payer n’existe pas en RDC. Ainsi les agents de la Brigade Routière croient fermement qu’ils doivent absolument forcer les conducteurs à aller avec eux à leur bureau pour payer la contravention. A ce niveau aussi le paiement réel dans une procédure officielle drainant les fonds vers le trésor public, reste énigmatique. La loi existe bel et bien en cette matière. Mais les autorités ne la font pas respecter. La Brigade Routière et sa place dans l’image générale du pays, ne semblent pas être une préoccupation de ces autorités.

Au niveau de l’équipement et des installations, c’est un veritable drame atterrant. Les véhicules et les motos, généralement alloués à cette unité de la Police Nationale Congolaise, dans des dotations intermittentes, sans constance pour l’efficacité, ni budget adéquat pour l’entretien, sont pour la plupart en panne. D’autres sont accidentés et abandonnés. La possibilité de leur réparation est simplement chimérique. Pour les Congolais qui ont vécu à l’extérieur et qui sont habitués aux brigades routières modernes, la nôtre est très loin d’une vague approximation. A mon arrivée au Bureau de la Brigade Routière du Boulevard du 30 Juin, ma rage d’une arrestation insolite sous un soleil caniculaire, avec les vertiges d’une faim productrice des crampes stomacales, fut immédiatement épongée par l’horreur qui fouetta mon cerveau. J’ai presque eu des larmes aux yeux au regard des conditions moyenâgeuses dans lesquelles ces agents et leurs officiers travaillent. Le délabrement est similaire à celui du Camp Lufungula – insalubre et impropre à la vie humaine.

Le bâtiment dans lequel opère le bureau de la Brigade Routière du Boulevard du 30 Juin est un authentique château d’horreur. Un vieil entrepôt de l’époque coloniale en instance d’écroulement. Les tôles dévorées par l’oxydation et les énormes toiles d’araignées dans un plafond complètement affaissé, donnent des frissons. Des minuscules bureaux de fortune compartimentés avec des triplex en décomposition, sont dans une chaleur de haut fourneau. Les documents décolorés jonchaient les meubles tanguant. Au Camp Lufungula tout comme au bureau du Boulevard du 30 Juin, il n’y a pas un seul ordinateur dans le bureau des contraventions ! C’est-à-dire que la Brigade Routière n’a aucun système de gestion informatique. En d’autres termes, et c’est ce qui est extrêmement grave pour un pays en instance d’émergence, la Brigade Routière n’a aucune banque de données numériques des véhicules et de gestion des infractions. Pour la sécurité nationale c’est gravissime ! C’est absolument inadmissible. Cette indigence, qui étale en réalité le sous-développement du système sécuritaire, impose une action corrective immédiate.

LA CIRCULATION ROUTIERE DEMENTIELLE : LES AUTORITES ET LES CITOYENS S’Y SONT ADAPTES

Dans une autre tribune, j’ai épinglé la dénormativisation existentielle en RDC. L’une de ses dimensions est indubitablement celle de la circulation routière à Kinshasa. Dès que l’on quitte l’Aéroport de N’Djili pour aller au centre ville de la capitale de la RDC, on a des constrictions cérébrales à partir de Kingasani ya Suka, qui s’amplifient lorsque l’on progresse sur le Boulevard Lumumba, jusqu’au Boulevard du 30 Juin. Pour les visiteurs, le cauchemar donne des palpitations. Des mitrailles roulantes, des véhicules fonçant dans le sens contraire. Des camions, voire des taxis, avec des personnes et chèvres perchées sur des montagnes de marchandises au dessus de ces véhicules. Des mototaxis transportant trois, voire quatre enfants en uniforme, sans aucun casque de protection. Souvent, les véhicules se disputent la route avec des chariots. Les motards roulant où ils veulent, faufilent entre les véhicules. Souvent cyniques et à l’injure facile, les conducteurs des mototaxis croient fermement qu’ils peuvent stationner n’importe où et y ériger leur point de chargement des clients. Etalant l’égotisme Congolais, l’absence de la vertu de patience et d’élégance routière, tous les conducteurs veulent passer les premiers. Ils créent ainsi des embouteillages monstres par « incompréhension » comme disent les Kinois. Les conducteurs des taxis « ketch », eux, se distinguent par des propos orduriers étalant la dégradation morale généralisée à Kinshasa.

Sur le Boulevard du 30 Juin, et bien d’autres artères, aux heures de pointe des masses de passagers en quête de transport occupent des bandes entières. Les espaces de circulation sont ainsi rétrécis produisant des embouteillages. Les vendeurs s’estiment en droit d’étaler leurs marchandises sur les bords des routes. Dans certaines communes, les garages de fortune et autres « Ngandas » opèrent sur les artères. Ainsi les routes ayant coûté plusieurs millions de dollars américains à cause de plusieurs bandes en largeur, ne sont utilisées à des fins de circulation des véhicules que pour la moitié de la surface!

Certes, en Afrique le chaos routier est une caractéristique de grandes villes comme Dakar et Abidjan. Lagos a tellement d’embouteillages qu’un président (Mourtala Muhamed) y fut assassiné en 1976. Les autorités de ces pays déploient des efforts constants pour résoudre ce problème avec des solutions restructurantes. Elles ont soit reconfiguré ces mégapoles, déplacé les capitales, ou construit de nouvelles routes en étage ou au bord des fleuves. Mais, elles ont surtout renforcé l’autorité de l’Etat sur les voies publiques. En RDC, au contraire, les autorités ; présidents, parlementaires, ministres, généraux, s’y sont adaptés. Elles autorisent leurs convois de rouler dans le sens contraire. Même certains diplomates s’y sont accoutumés. De telle sorte que la dénormativisation de la circulation routière s’est institutionnaliséeà Kinshasa. Les agents d’une Brigade Routière négligée sont intimidés, menacés, voire carrément ignorés, par les conducteurs délinquants, membres des familles ou employés des autorités politiques et militaires.

CONCLUSION : L’IMPERATIF DE LA MODERNISATION DE LA BRIGADE ROUTIERE DANS UNE RDC EN PRE-EMERGENCE

Il convient de souligner d’un trait particulièrement épais que la négligence de la Brigade Routière, le dénuement disgracieux dans lequel elle fonctionne, ainsi que la jungle infernale de la circulation routière à Kinshasa, étalent, au fond, notre déficit en organisation de l’espace d’existence collective. C’est une tare reflétant une sous-éclosion de l’Etat et des citoyens. Mais, ce n’est pas une déficience irréversible. Nous pouvons, et nous devons, nous rendre compte de cette honteuse dégradation et y remédier de manière innovante. Cela, même à un niveau minimal des percées modernes dans les grandes villes du monde. Les pistes suivantes peuvent être envisagées :

  • La formation et la sélection des agents de la Brigade Routière capables de se conformer à la loi et aux règles de civilité vis-à-vis des conducteurs ;
  • La prise des mesures de dotation régulière de la Brigade Routière en véhicules adaptés (avec système d’indentification des véhicules et des conducteurs par ordinateur) et des motos, en nombre adéquat, avec des fonds de maintenance suffisants et d’une disponibilité constante ;
  • L’informatisation urgente de la Brigade Routière, avec un logiciel intégré, une banque de données de tous les véhicules et autres engins circulant sur la voie publique, ainsi que le fichier de tous les conducteurs, connecté à un système de gestion instantanée des infractions ;
  • La dotation de la Brigade Routière des équipements de communication et de détection d’excès de vitesse et des niveaux d’alcoolémie ;
  • La construction des bureaux et fourrières modernes. Le bâtiment du boulevard (dont la laideur avilit cette artère) peut être démoli et l’espace confié à un privé pour construire un bâtiment d’une dizaine d’étages dont deux peuvent être alloués à la Brigade Routière avec un parking souterrain comme fourrière ;
  • L’adoption d’une loi révisée sur la circulation routière, renforçant la répression des infractions ainsi que les modalités de paiement des contraventions, avec les procédures de rappel, du mandat d’arrêt pour non-paiement d’une contravention, et aussi la possibilité de contestation des contraventions devant un juge ;
  • La construction des routes en étage, la conversion des axes Boulevards Lumumba – Sendwe – Triomphal en autoroute moderne clôturée avec des rampes entrée-sortie ;
  • L’élargissement de certaines artères principales et le renforcement de la signalisation.

Le changement et l’émergence que nous scandons exigent d’abord l’émergence d’un géni anthropologique en termes de maîtrise des modes de pensées, de production et aussi d’organisation de l’espace d’existence collective selon les percées contemporaines. Moderniser la Brigade Routière et mettre de l’ordre dans la circulation routière, selon les normes modernes, n’est pas une mission impossible. Les mesures de renforcement de la loi en matière des contraventions pour contraindre les délinquants et autres récalcitrants à payer, avec un système informatisé, peuvent générer des millions de dollars. Cela permettra de prendre en charge la Brigade Routière et la doter en permanence des véhicules et équipements adéquats, tout en contribuant à la maintenance des routes dans la ville de Kinshasa.

(Hubert Kabasu Babu Katulondi (Libre-penseur et Ecrivain))

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