jeudi , 22 août 2019
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Libye : Crainte d’un embrasement

La crainte d’un embrasement militaire ressurgit en Libye avec le mouvement vers l’ouest du pays de troupes loyales au maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen, la communauté internationale exprimant jeudi sa vive préoccupation. Deux autorités se disputent depuis des années le pouvoir dans ce pays en proie au chaos : à l’ouest, le Gouvernement d’union nationale (GNA) dirigé par Fayez al-Sarraj, établi fin 2015 par un accord parrainé par l’ONU et basé à Tripoli. A l’est, une autorité rivale contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL), autoproclamée par le maréchal Khalifa Haftar. Le secrétaire général de l’ONU s’est dit « profondément inquiet » vendredi en quittant la Libye, où de violents combats ont éclaté au sud de Tripoli entre les forces de Khalifa Haftar et celles du gouvernement de Fayez al-Sarraj. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit en urgence à la demande du Royaume-Uni, pour discuter de la situation dans cet Etat pétrolier d’Afrique du nord, après des appels internationaux à la retenue.

Signe de la tension ravivée qui règne jeudi, le commandant des opérations militaires de l’ANL dans la région ouest, le général Abdessalem al-Hassi, a affirmé à l’AFP que leurs forces étaient entrées sans combats dans Gharyan, ville située à quelque 100 km au sud de Tripoli. Cette information a toutefois été démentie par au moins quatre sources locales contactées par l’AFP.

Mercredi soir, l’ANL du maréchal Haftar a annoncé qu’elle préparait une offensive pour « purger l’ouest » de la Libye, dont la capitale Tripoli, « des terroristes et des mercenaires », sans identifier davantage leurs cibles.

L’annonce des forces pro-Haftar a été accompagnée de mouvements de troupes confirmés à l’AFP de sources locales et militaires.

Jeudi à l’aube, une colonne de véhicules armés est arrivée au sud de Gharyan, où l’ANL avait toutefois déjà obtenu le ralliement d’un important groupe armé de la ville.

Affirmant que l’ANL avait pris position autour de la ville, en particulier dans la région de Jandouba, à 25 km au sud de Gharyan, un responsable de la ville a dit à l’AFP, sous le couvert de l’anonymat que Gharyan était divisée entre pro et anti-Haftar. « Des efforts sont en cours pour éviter une confrontation entre les deux à l’intérieur même de la ville », a-t-il argué.

L’avancée des pro-Haftar risque d’embraser l’ouest libyen, où les villes et les groupes armés sont généralement divisés entre ceux qui appuient l’ANL et ceux qui lui sont hostiles.

« Risque de confrontation »

Cette montée des tensions coïncide avec un déplacement dans le pays du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

Jeudi, au deuxième jour de cette visite, le patron des Nations unies s’est dit « vivement préoccupé par le mouvement de troupes (…) et le risque de confrontation ».

« J’appelle au calme et à la retenue alors que je me prépare à rencontrer les dirigeants libyens », a-t-il ajouté sur son compte Twitter.

M. Guterres a réaffirmé qu’il n’existait « pas de solution militaire » en Libye. « Seul le dialogue interlibyen peut résoudre les problèmes libyens », a-t-il dit.

La délégation de l’Union européenne et les chefs des missions diplomatiques européennes ont également mis en garde contre l' »escalade » et « un affrontement incontrôlable ».

« Nous exhortons toutes les parties à désamorcer immédiatement les tensions », ont-ils ajouté dans un communiqué commun.

Washington, via son ambassade, a aussi « condamné avec force la hausse de la violence » et répété « l’appel de l’ONU à la retenue ».

A Tripoli, le chef du GNA, Fayez al-Sarraj, a dénoncé une « escalade » et des déclarations « provocatrices ».

M. Sarraj a indiqué par ailleurs avoir ordonné aux forces pro-GNA de se tenir prêtes pour « faire face à toute menace ».

« Coordination accrue »

L’opération annoncée par l’ANL intervient à quelques jours de la tenue d’une Conférence nationale sous l’égide de l’ONU prévue mi-avril à Ghadamès (sud-ouest), appelée à dresser une « feuille de route », avec notamment la tenue d’élections, afin de tenter de sortir le pays de l’impasse.

Aucun des efforts diplomatiques de l’année écoulée n’a permis de percée.

Selon Emad Badi, un analyste libyen, l’avancée des troupes du maréchal Haftar peut lui permettre de « valoriser sa position au niveau des négociations, si la conférence de Ghadamès se tient ».

Mais l’analyste fait aussi état d’une « coordination accrue » entre les factions de l’ouest libyen, qui « considèrent tous que Haftar est une menace commune ». « Il existe des signes qu’ils vont se mobiliser collectivement contre lui », dit-il.

« Le risque d’embrasement est accru par les manœuvres provocatrices de l’armée de Haftar », juge pour sa part Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut Clingendael de La Haye.

« Prendre Tripoli n’est assurément pas une tache facile, mais cela reste une possibilité », juge-t-il.

Selon M. Harchaoui, les milices de la capitale sont soutenues par les mêmes Etats arabes qui appuient Haftar. Une allusion aux Emirats arabes unis, à l’Egypte ainsi qu’à l’Arabie saoudite, où le maréchal a été reçu fin mars par le roi Salmane.

LE SG DE L’ONU INQUIET

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est dit « profondément inquiet » vendredi en quittant la Libye, où de violents combats ont éclaté au sud de Tripoli entre les forces de Khalifa Haftar et celles du gouvernement de Fayez al-Sarraj, reconnu par la communauté internationale. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit en urgence à la demande du Royaume-Uni, pour discuter de la situation dans cet Etat pétrolier d’Afrique du nord, après des appels internationaux à la retenue.

Depuis la chute en 2011 du régime Kadhafi, la Libye est plongée dans le chaos avec la présence de nombreuses milices ainsi que deux autorités rivales qui se disputent le pouvoir: le Gouvernement d’union nationale (GNA) dans l’Ouest et l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar dans l’Est.

Au lendemain d’une rencontre à Tripoli avec le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA), Fayez al-Sarraj, M. Guterres a rencontré à Benghazi (Est) le maréchal Haftar (ANL), avec l’objectif, selon le patron de l’ONU, d' »éviter une confrontation militaire ».

« Je quitte la Libye avec une profonde inquiétude et un cœur lourd », a déclaré M. Guterres à l’aéroport, peu après sa rencontre avec le maréchal Haftar, « espérant toujours possible d’éviter une confrontation sanglante à Tripoli et ses environs ».

Jeudi, les pro-Haftar ont lancé une offensive pour prendre Tripoli et progressé en direction de la capitale. Mais vendredi avant l’aube, ils ont été chassés après un « court accrochage » à un barrage à 27 km à l’ouest de Tripoli, selon une source de sécurité. Des dizaines de combattants pro-Haftar ont été faits prisonniers.

Selon un journaliste de l’AFP sur place, M. Sarraj, accompagné de commandants militaires, s’est rendu ensuite au barrage de sécurité, dans un convoi d’une vingtaine de véhicules, dont des pick-up armés de canons anti-aériens. Il a échangé avec les troupes avant de reprendre la route vers Tripoli.

Combats près de Tripoli

En fin de journée, de premiers combats significatifs ont éclaté entre les deux camps à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tripoli.

Des forces de l’ANL ont pu progresser ensuite jusqu’à l’aéroport de Tripoli situé à une trentaine de kilomètres au sud de la capitale et inutilisé depuis qu’il a été détruit en 2014 par des combats.

L’ANL a réussi à prendre brièvement l’aéroport, avant d’en être chassée par les forces loyalistes, a indiqué le ministre de l’Intérieur du GNA, Fathi Bachagha, à la télévision Libya al-Ahrar.

« Les combats se déroulent actuellement dans la région de Gasr Ben Ghechir », au sud de l’aéroport, a-t-il précisé.

Le porte-parole de l’ANL, Ahmad al-Mesmari, a fait état « d’une importante avancée » vendredi, tout en reconnaissant le revers subi dans la matinée avec la perte du barrage de sécurité à l’ouest de Tripoli où, selon lui, 128 combattants de l’ANL ont été faits prisonniers.

M. Mesmari a déploré par ailleurs cinq morts parmi les forces de l’ANL depuis jeudi, faisant état d’un autre front dans la région d’Al-Azizia, à 50 km au sud-ouest de Tripoli.

Jeudi, Khalifa Haftar a ordonné à ses forces d' »avancer » en direction de Tripoli. « L’heure a sonné », a-t-il dit dans un message audio, promettant d’épargner les civils, les « institutions de l’Etat » et les ressortissants étrangers.

Avant lui, le général Mesmari, avait annoncé mercredi cette offensive pour « purger l’ouest » libyen « des terroristes et des mercenaires ».

La force de protection de Tripoli, une coalition de milices fidèles au GNA, avait aussitôt annoncé une contre-offensive.

De puissants groupes armés de la ville de Misrata (ouest), pro-GNA, se sont dits « prêts à stopper l’avancée maudite » des pro-Haftar.

Appels à la désescalade

Craignant un embrasement, le Kremlin a mis en garde contre une « reprise du bain de sang » et appelé à un règlement « pacifique et politique » du conflit.

Avant la Russie, Washington, Paris, Londres, Rome et Abou Dhabi ont appelé les protagonistes libyens à faire baisser les tensions et à trouver une solution politique.

Le Canada et la Tunisie, pays voisin de la Libye, ont aussi exprimé leurs inquiétudes, et l’Allemagne a appelé à cesser « les opérations militaires immédiatement ».

La nouvelle escalade est intervenue avant une Conférence nationale sous l’égide de l’ONU prévue mi-avril à Ghadamès (sud-ouest), afin de dresser une « feuille de route » avec la tenue d’élections pour tenter de sortir le pays de l’impasse.

« Le risque d’embrasement est accru », a jugé Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut Clingendael de La Haye. « Prendre Tripoli (…) reste une possibilité » pour Khalifa Haftar, appuyé par des pays du Golfe, avance-t-il, faisant allusion aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, où il a été reçu fin mars.

Outre l’est libyen, les pro-Haftar contrôlent des pans de la vaste région désertique du sud, dont Sebha, chef-lieu de la région, ainsi qu’un des plus importants champs pétroliers du pays, à al-Charara.

(avec Afp)

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