vendredi , 19 juillet 2019
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Algérie : Non au 5e mandat

A moins de deux mois de la présidentielle en Algérie, le caractère « massif », pacifique et spontané du mouvement de contestation vendredi contre le 5e mandat que brigue le président Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, « change la donne », notent les observateurs. Parti des réseaux sociaux, hors de tout cadre politique ou syndical, autour d’un seul mot d’ordre « Non au 5e mandat », le contour et l’avenir du mouvement restent néanmoins flous et la réponse du pouvoir difficile à prévoir. Depuis les émeutes historiques d’octobre 1988 en Algérie ayant débouché notamment sur le multipartisme, « il y a eu des mobilisations populaires, dont les degrés d’importance et d’organisation étaient variables », rappelle à l’AFP Louisa Dris-Aït Hamadouche, professeure de sciences politiques à l’Université Alger 3. « Mais au niveau national et de cette ampleur, avec cette simultanéité, avec l’usage tout à fait nouveau des réseaux sociaux, je crois que c’est inédit », souligne l’universitaire algérienne.

Selon un diplomate ayant requis l’anonymat, le « caractère massif, national et populaire de la mobilisation » est « inédit et majeur ».

Caractéristique des cortèges: ils étaient composés très majoritairement de jeunes –adolescents ou âgés d’une vingtaine d’années–, peu politisés en Algérie.

« D’après les études, les jeunes ne sont ni militants ni partisans, seuls 1% des jeunes Algériens sont membres d’un parti politique », rappelle Louisa Dris-Aït Hamadouche. « Cela ne présage pas de l’émergence d’un discours politique », estime-t-elle.

« Eviter tout débordement »

Autre caractéristique de ces manifestations, l’absence de débordements. Hors quelques heurts localisés à Alger –lacrymogènes contre jets de pierre– entre policiers et manifestants se dirigeant vers la présidence, aucun incident notable n’a été signalé.

Seules 41 personnes ont été arrêtées au niveau national, selon la police.

« Les Algériens ont montré qu’ils peuvent manifester sans verser dans l’émeute », constate Louisa Dris-Aït Hamadouche, et du côté de la police, « il y a sans doute eu des instructions pour éviter toute escalade ».

A Alger notamment, où toutes les manifestations sont strictement interdites et rapidement endiguées, la police, débordée par le nombre, a laissé faire. Elle est même restée coite lorsque des manifestants s’en sont pris à un portrait présidentiel sur une façade.

Pour Louisa Dris-Aït Hamadouche, « il semble y avoir eu une volonté en haut lieu d’éviter tout débordement, car cela nuirait à l’image d’un Etat stable que veut donner l’Algérie, et parce que le pouvoir a conscience que la violence engendre la violence ».

« Personne n’en tirerait profit », souligne-t-elle.

Samedi, les rues du centre d’Alger connaissaient une activité normale et aucun déploiement policier particulier n’était visible.

« Incertitude »

Difficile de savoir si la mobilisation va se poursuivre et quelle sera la réponse des autorités. « On ne sait pas si c’est le début de quelque chose ou si ce sera sans suite, on ne sait pas si la mobilisation va prendre de l’ampleur », explique Louisa Dris-Aït Hamadouche.

« Les différents mouvements sociaux, dont les revendications sont économiques et sociales, prendront-ils le train de cette contestation dont le mot d’ordre est uniquement politique: le refus du 5e mandat? », s’interroge-t-elle.

En outre, en l’absence criante des partis d’opposition dans les défilés, qui prendra sur le terrain politique le relais des manifestations?

« Les partis politiques n’ont joué aucun rôle dans ce qu’il s’est passé. Or on ne peut pas construire de discours alternatif sans acteur politique, sans les partis. Leur absence est très problématique pour la suite », prédit l’universitaire.

« Autant il est clair qu’il y a une contestation de la candidature » du président Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, « autant il y a une incertitude sur l’alternative à cette candidature », poursuit-elle.

« Les manifestants ont dit clairement ce dont ils ne voulaient pas, mais ils n’ont pas dit ce qu’ils voulaient », remarque-t-elle.

A 10 jours de la date limite du dépôt des candidatures, les membres du camp du président Bouteflika, 81 ans et affaibli par les séquelles d’un AVC dont il a été victime en 2013, se retrouvent face à un « dilemme », selon le diplomate interrogé par l’AFP: désigner un autre candidat ou « passer en force ».

« Ce qui est arrivé est sans doute ce qu’ils craignaient le plus », note-t-il: « le système était sur les rails qui menaient au renouvellement du mandat du président », mais la mobilisation de vendredi « change la donne politiquement ».

Louisa Dris-Aït Hamadouche confirme: « autant le 5e mandat ne faisait pas de doute il y a quelques semaines, autant il apparaît désormais plus incertain ».

« Les deux hypothèses sont désormais envisageables: soit le pouvoir impose le 5e mandat malgré la contestation, soit il trouve un compromis pour permettre au chef de l’Etat de renoncer pour des raisons de santé ».

41 ARRESTATIONS LORS DES MANIFESTATIONS

Un total de 41 personnes ont été arrêtées vendredi en Algérie, lors de manifestations contre un 5e mandat du président Abdelaziz Bouteflika, a annoncé la police algérienne, au lendemain de rassemblements ayant fortement mobilisé à travers le pays.

Ces 41 personnes ont été interpellées « pour troubles à l’ordre public, actes de vandalisme, dégradation des biens, violence et voies de fait », selon un communiqué de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) qui chapeaute les différents services de la police algérienne.

A l’exception des quelques affrontements à Alger –jets de pierre contre gaz lacrymogène–, aucun incident notable n’a été signalé durant cette journée de manifestations.

Le faible nombre d’arrestations, au regard de la mobilisation, semble confirmer que la police a largement toléré les marches, notamment dans la capitale, où elles sont strictement interdites depuis 2001 et où des milliers de personnes ont défilé.

La police n’a communiqué aucun chiffre sur la mobilisation, mais une source au sein des services algériens de sécurité a indiqué à l’AFP, sous le couvert de l’anonymat, que quelque 20.000 manifestants avaient été recensés sur l’ensemble du territoire national, dont plus de 5.000 à Alger et 4.000 à Béjaïa (environ 200 km à l’est de la capitale).

Selon cette source, sur les 41 personnes interpellées, 38 l’ont été à Alger, où quelques heurts ont eu lieu entre la police et des manifestants qui tentaient de rejoindre la présidence de la République.

Aucun blessé n’a été signalé au sein des forces de l’ordre ou du côté des manifestants, a précisé cette source.

Au pouvoir depuis 1999, M. Bouteflika, 81 ans, a mis fin le 10 février à des mois d’interrogations sur ses intentions, en annonçant à la Nation qu’il briguerait un 5e mandat lors de la présidentielle du 18 avril.

De nombreux appels à manifester ce vendredi contre la candidature et la victoire annoncée de M. Bouteflika avaient éclos ces derniers jours sur les réseaux sociaux, sur des pages dédiées, sans que le mouvement n’apparaisse pour l’heure structuré.

Victime en 2013 d’un accident vasculaire cérébral (AVC) qui l’a depuis cloué dans un fauteuil roulant, n’apparaît plus que rarement en public.

NOUVEAUX RASSEMBLEMENTS PRÉVUS CONTRE UN 5E MANDAT BOUTEFLIKA

De nouveaux rassemblements, à l’appel d’un mouvement « citoyen », sont prévus dimanche en Algérie, dont un à Alger, pour s’opposer à un 5e mandat du président Abelaziz Bouteflika, qui doit s’envoler dans la journée pour des examens médicaux en Suisse.

La mobilisation en ce premier jour de semaine devrait toutefois être moindre que vendredi, jour de week-end et de prière. Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes étaient descendues dans la rue, notamment à Alger, où les manifestations sont pourtant strictement interdites, répondant à des appels lancés par des anonymes sur les réseaux sociaux.

Fondé en juin 2018 pour s’opposer à un 5e mandat annoncé, le mouvement « citoyen » Mouwatana, composé d’intellectuels (partis d’opposition, militants associatifs, journalistes, avocats…), peine en outre traditionnellement à mobiliser au-delà de son milieu d’origine, selon des observateurs.

La tenue de nouveaux rassemblements, dans un pays où les manifestations de masse vendredi ont marqué les esprits, constitue toutefois un test, à moins de deux mois de la présidentielle.

Un important dispositif policier a ainsi été déployé dimanche matin dans le centre de la capitale, où Mouwatana a appelé à se rassembler, ont constaté des journalistes de l’AFP.

Pour le reste, les rues du centre d’Alger connaissaient leur effervescence habituelle, et les commerces étaient ouverts normalement, d’après les mêmes sources.

« Maintenir la pression »

« Nous ne nous attendons pas à une grande foule car c’est un jour de semaine, mais le but est de maintenir la pression contre ce pouvoir », a expliqué à l’AFP le coordinateur de Mouwatana, Sofiane Djilali, qui s’était déjà opposé au 4e mandat de M. Bouteflika en 2014.

Il a indiqué avoir choisi la date de ce dimanche car il était envisagé -sans que ce soit confirmé officiellement- que M. Bouteflika, affaibli par un AVC dont il a été victime en 2013 et qui n’apparaît que rarement en public, inaugure la Grande Mosquée d’Alger et un nouveau terminal aéroportuaire.

La présidence a finalement annoncé que le chef de l’Etat, 81 ans, s’envolerait dimanche à destination de Genève pour un « court séjour afin d’y effectuer des contrôles médicaux périodiques ».

« Nous allons voir comment cela va se passer. Le vendredi c’était (une mobilisation) populaire. Mouwatana, c’est un peu plus élitiste », a expliqué le sociologue algérien Nacer Djabi, qui a signé en mai avec d’autres intellectuels une lettre à M. Bouteflika, l’invitant à renoncer à un 5e mandat.

« Dans le calme »

Mouwatana avait « lancé un appel à la mobilisation contre le 5e mandat pour déclencher quelque chose. Ce déclenchement a eu lieu avec les manifestations de vendredi », a de son côté fait valoir Habib Brahmia, un autre responsable de Mouwatana.

Au pouvoir depuis 1999, M. Bouteflika a mis fin le 10 février à des mois d’interrogations sur ses intentions, en annonçant dans une « lettre à la Nation » qu’il briguerait un 5e mandat lors de la présidentielle du 18 avril.

Dans son message du 10 février, il a devancé les critiques sur son état de santé, qui selon certains de ses opposants le rend inapte à gouverner.

« Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant (…) mais la volonté inébranlable de servir la Patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé », a-t-il écrit.

Mouwatana a appelé les habitants d’Alger à se rassembler dans « le calme » à la mi-journée sur la Place Audin, au coeur de la capitale, et dans les autres région en face des sièges des wilayas (préfectures).

Les réseaux sociaux ont également relayé ces derniers jours des appels à une « marche des étudiants » contre le 5e mandat, le 26 février, partout en Algérie.

(avec Afp)

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