samedi , 15 décembre 2018
Accueil / Afrique / Colonisation : Restituer les œuvres d’art spoliées aux États africains

Colonisation : Restituer les œuvres d’art spoliées aux États africains

Un rapport prônant un changement de la loi pour restituer des œuvres d’art africaines sera remis vendredi au président Emmanuel Macron. De quoi susciter des remous dans les musées français où sont conservées des dizaines de milliers d’œuvres. Ce rapport promet de raviver le débat franco-français sur la colonisation et les biens mal acquis. Un rapport qui fait suite à la volonté exprimée par Emmanuel Macron en novembre 2017 de mettre en œuvre d’ici à cinq ans des restitutions temporaires ou définitives d’œuvres africaines. La décision de suivre ou de tempérer les propositions du rapport appartiendra ensuite à Emmanuel Macron. 

Les conservateurs du musée du quai Branly à Paris, détenteur de plusieurs dizaines de milliers d’œuvres africaines, retiennent leur souffle. Deux experts sur les conditions d’acquisition de l’art africain, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, remettront vendredi 23 novembre un rapport au président Macron sur la restitution des œuvres spoliés.

Un rapport qui fait suite à la volonté exprimée par le chef de l’État en novembre 2017 de mettre en œuvre d’ici à cinq ans des restitutions temporaires ou définitives d’œuvres africaines.

Ce document recommande selon l’AFP « un accord bilatéral entre l’État français et chaque État africain concerné [qui] prévoit, par exception au code général de la propriété des personnes publiques et au code du patrimoine, la restitution de biens culturels, et notamment d’objets des collections de musées, sortis de leur territoire d’origine pendant la période coloniale ».

La décision de suivre ou de tempérer les propositions du rapport appartiendra ensuite à Emmanuel Macron. Quel que soit son choix final, ce rapport promet de raviver le débat franco-français sur la colonisation et les biens mal acquis. Voici les principaux points du rapport, selon les informations qui ont fuité dans la presse :

Une réforme du code du patrimoine

C’est la proposition la plus radicale du rapport : modifier la loi qui régit les collections nationales. Selon le code actuellement en vigueur, les œuvres d’art appartenant à l’État français sont essentiellement incessibles. Par exemple, la restitution de manuscrits royaux coréens en 2011 avait été présentée comme un prêt renouvelable de cinq ans afin de contourner le principe d’inaliénabilité. La modification du code du patrimoine permettrait des restitutions en bonne et due forme.

Un dispositif centré sur l’art africain

La situation des œuvres africaines est unique au monde car, selon les experts, 85 % à 90 % du patrimoine africain serait aujourd’hui hors de son continent d’origine. Les deux tiers des œuvres africaines du musée du quai Branly ont été acquises pendant la période coloniale (1885-1960). Un aspect qui pose problème pour les auteurs du rapport, qui justifient la modification du code du patrimoine par un « vice de consentement » des autorités africaines pendant cette période de domination française.

Une restitution d’État à État

Le nouvel article inséré dans le code du patrimoine mentionne spécifiquement que les œuvres seraient restituées dans le cadre d’un accord bilatéral de coopération culturelle entre l’État français et un État africain. Cela signifie a priori que seules les œuvres des collections nationales françaises sont concernées par cette réforme, et non celles appartenant aux marchands ou aux collectionneurs privés. Les États africains seraient à l’initiative des demandes de restitution d’œuvres mentionnées sur un inventaire fourni par les autorités françaises.

(Avec AFP)

MUSÉE DU QUAI BRANLY À PARIS : DÉTENTEUR DE PLUSIEURS DIZAINES DE MILLIERS D’ŒUVRES AFRICAINES

Pour ses dix ans, le musée du quai Branly rebaptisé Quai Branly – Jacques Chirac – 19/06/2016

Le musée du quai Branly, à Paris, fête ses dix ans. À cette occasion, l’établissement change de nom pour rendre hommage à l’implication de l’ex-président Jacques Chirac dans la création de ce musée des arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques.

Né dans la polémique, en 2006, le musée du quai Branly a finalement su affirmer son identité et trouver son public, notamment grâce à « une nouvelle lecture des cultures, des mouvements sociétaux et/ou historiques » avec des expositions comme « Planète métisse », « Cheveux chéris » ou « Tatoueurs, Tatoués » (2014-2015).

À l’occasion de cet anniversaire, l’établissement, situé dans le VIIe arrondissement parisien, vient d’être rebaptisé « Quai Branly – Jacques Chirac », rappelant ainsi le rôle joué par l’ancien chef d’État dans la création de ce musée des arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques.

Conçue par l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, une exposition intitulée « Jacques Chirac ou le dialogue des cultures » (21 juin – 9 octobre) rend hommage à la passion de l’ancien président pour les civilisations premières.

Jacques Chirac ne sera pas présent lors du vernissage, mais « il ira voir l’exposition, c’est certain », a déclaré sa fille Claude sur France 2. « Il n’y a pas beaucoup d’expositions de Branly qu’il n’ait pas vues », a souligné le président du musée Stéphane Martin. « Il est toujours venu discrètement et je pense qu’il voudra voir celle-là ».

Une moyenne de 1 350 000 visiteurs par an

C’est la façon dont ont été constituées les collections qui avait créé une polémique à la création du musée. La direction du Quai Branly a en effet prélevé massivement des œuvres dans d’autres institutions publiques. En 1998, le Musée de l’Homme est dépouillé de quelque 300 000 pièces, et celui des Arts d’Afrique et d’Océanie de 25 000 objets.

Des déménagements qui passent mal chez les chercheurs, choqués par la « brutalité de l’opération ». Entre grèves et pétitions, un livre de l’ethnologue Bernard Dupaigne, intitulé « Le scandale des arts premiers », dénonce ces déménagements mais aussi le choix de l’esthétique au détriment de la signification anthropologique des œuvres.

Interrogé par l’AFP, il se montre aujourd’hui un peu moins sévère. Tout en estimant insuffisant le travail scientifique sur les collections du musée, il juge « assez correcte » la mise en contexte des œuvres dans les expositions temporaires.

Le Quai Branly enregistre une moyenne de 1 350 000 visiteurs par an, « là où les prévisions de fréquentation les plus optimistes s’établissaient à 800 000 visiteurs annuels », selon son président. Si le musée est une réussite, il le doit aussi à l’État, particulièrement généreux. Les subventions publiques atteignent 77 % du budget annuel, alors qu’elles représentent la moitié du budget du Louvre et un quart de celui du musée d’Orsay.

(avec AFP)

PRÉSIDENT MACRON SUR LA RESTITUTION DES ŒUVRES SPOLIÉS

À l’Unesco, l’Afrique plaide pour le retour de ses biens culturels – 02/06/2018

Bénin, Sénégal et Gabon, entre autres pays, ont réclamé vendredi la restitution à leur pays d’origine des biens culturels pillés durant la colonisation, à l’occasion d’une conférence organisée à l’Unesco, à Paris, vendredi.

Plusieurs pays, notamment africains, ont plaidé vendredi 1er juin à l’Unesco, à Paris, pour la restitution à leurs pays d’origine de biens culturels pillés. Ils ont exhorté à la résolution rapide des obstacles au retour de ce patrimoine sur leurs « terres de création ».

« Ces biens ont une âme », a lancé à la tribune le président béninois, Patrice Talon, lors d’un vibrant plaidoyer pour qu’ils reviennent « sur leurs terres de création, exposés parmi les leurs, là où tout est » en accord « avec leur essence et là où leur histoire révèle davantage leur grandeur que leur asservissement ».

Des ministres originaires du Bénin, du Sénégal, du Gabon, du Pérou, du Liban, de Jordanie, d’Allemagne et de France, des directeurs de musée à travers le monde, des experts notamment ont participé aux débats de cette conférence internationale sur la « circulation des biens culturels et patrimoine en partage », organisée par l’Unesco, à Paris.

Le but de cette réunion était d' »ouvrir de nouveaux espaces de dialogue » entre les pays dont « sont originaires ces objets » et « ceux qui les conservent », en « dépassant les seules questions juridiques », afin de proposer des solutions et des outils pour les États.

L’Unesco soutient depuis plus de 40 ans le combat des pays qui, en Afrique et ailleurs, exigent la restitution de leurs biens culturels disparus lors de l’époque coloniale dans des circonstances discutables.

L’Afrique, le continent le plus touché

« Un sujet au cœur de bien des passions » qui « emporte avec lui les questions d’identité, de mémoire, de souveraineté », a souligné, en ouvrant les débats, la directrice générale de l’Unesco, l’ex-ministre française de la Culture Audrey Azoulay. « Cette prise de conscience, ce n’est pas qu’une affaire d’experts, de gens du patrimoine, c’est très présent aussi dans l’esprit de la jeunesse d’aujourd’hui », a-t-elle ajouté.

Cette controverse concerne nombre de pays dans le monde, mais l’Afrique est le continent le plus touché. Plus de 90 % des pièces majeures d’Afrique subsaharienne se trouveraient hors du continent, selon les experts.

Pays le plus demandeur, le Bénin cherche à récupérer une partie des trésors du royaume du Dahomey – trônes royaux, récades (sceptres royaux), portes sacrées du palais d’Abomey – accaparés lors des batailles coloniales entre 1892 et 1894, mais aussi par des missionnaires ou des missions culturelles.

« Au-delà des questions d’ordre politiques, historiques, sociologiques, philosophiques, la restitution, le partage et la circulation des biens culturels sont désormais pour le Bénin un moyen de lutter contre la pauvreté et un facteur de créations d’emplois et de richesse, un outil de développement socio-économique », a ajouté Patrice Talon, qui souhaite faire du tourisme un pilier de l’économie béninoise.

Trois musées sont en construction dans plusieurs villes du Bénin, a précisé à l’AFP le ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbenonci.

Une demande du Bénin rejetée par la France

Pour l’historienne d’art Bénédicte Savoy, « il y a une réelle impatience maintenant d’obtenir des réponses et des actions réelles sur ce sujet ». « La culture populaire, les jeunes générations, l’industrie du cinéma, mais aussi l’art contemporain, le roman, la poésie se sont emparés de ce sujet et ils attendent des réponses », a-t-elle relevé.

Le président français Emmanuel Macron avait confié en mars à Bénédicte Savoy et à l’écrivain et universitaire sénégalais Felwine Sarr une mission visant à restituer à des pays africains des œuvres d’art en France depuis la colonisation. Les musées français sont riches de dizaines de milliers d’œuvres africaines rapportées depuis le XIXe siècle. Le musée d’art et de civilisation du quai Branly, à Paris, en possède à lui seul quelque 70 000. Les deux chercheurs doivent rendre leur rapport en novembre.

Le Bénin, qui a fait une demande à la France fin 2016, jusqu’ici rejetée, poursuit les négociations.

(avec AFP)

UN RAPPORT QUI FAIT SUITE À LA VOLONTÉ EXPRIMÉE PAR EMMANUEL MACRON EN NOVEMBRE 2017 DE METTRE EN ŒUVRE D’ICI À CINQ ANS DES RESTITUTIONS TEMPORAIRES OU DÉFINITIVES D’ŒUVRES AFRICAINES

Restitution des biens culturels : le rapport Savoy-Sarr, une polémique en vue – 21-11-2018

Du nouveau sur l’épineuse question de la restitution des biens culturels africains détenus par les musées français. Le président français avait annoncé vouloir mettre en œuvre d’ici cinq ans des restitutions temporaires et définitives. Emmanuel Macron avait nommé Bénédicte Savoy et Felwine Sarr avec pour mission de réfléchir au retour de ces œuvres d’art en Afrique. Ils doivent remettre leur rapport vendredi au chef de l’Etat, mais le magazine français Le Point a pu avoir accès aux bonnes feuilles. Un document qui risque de provoquer des remous.

Bénédicte Savoy et Felwine Sarr vont-ils fâcher Emmanuel Macron ? Dans la lettre de mission adressée aux deux rapporteurs, le président évoquait clairement la circulation des œuvres allant jusqu’à de possibles restitutions. Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, affirme Le Point, n’auraient retenu que le terme « restitution pérenne ».

« J’étais méfiant au début, affirme Felwine Sarr. Aujourd’hui, je suis que ce n’est pas un coup de com » d’Emmanuel Macron. Bénédicte Savoy et Felwine Sarr ont concentré leur travail sur le quai Branly, des collections acquises entre 1885 et 1960. « Nous sommes donc indiscutablement dans le fait colonial », déclare à Libération Felwine Sarr.

Le spécialiste de l’Afrique Antoine Glazer n’est pas étonné. « C’est vrai qu’en choisissant Felwine Sarr, pointe-t-il, il allait avoir une sorte d’effet boomerang, du genre : puisqu’on parle de restitutions pourquoi faire des restitutions temporaires. Ça veut dire carrément que l’on rende l’ensemble de ce qui a été pris sur le continent africain en particulier à ceux à qui ça appartient. En intellectualisant cette affaire il se met une épine dans le pied. Encore une fois, est pris qui croyait prendre. »

Pour Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, on restitue quand il y a eu vol, pillage, spoliation, etc. et logiquement il doit y avoir réparation, restauration. De là à parler de bien mal acquis, il n’y a qu’un pas. Certains historiens de l’art soulignent l’étroitesse de la pensée des deux spécialistes, qui volontairement ignorent l’existence d’un marché et donc de marchands africains. Tous les objets dans les musées français ne sont pas des butins de guerre. L’approche des auteurs serait en partie condescendante et ferait fi d’une partie de la réalité historique.

En pointillé, à la lecture du rapport, une question s’impose : que restera-t-il par exemple au musée du quai Branly ? Une idée que d’aucuns jugent un peu loufoque est celle-ci : la confection de doubles dont la charge « auratique » serait assurée par des mécanismes de mise en récit. Sur les 90 000 œuvres africaines actuellement en France, 70 000 sont au quai Branly. Deux tiers des objets pourraient être concernés par une procédure de restitution, si les Etats subsahariens en font la demande. A la pointe de ce combat le Bénin et le Sénégal. Pour satisfaire ces demandes, Paris doit modifier son code du patrimoine.

Une interrogation demeure, que faire des collections privées ? Et un constat, les pouvoirs africains en dehors de Bamako, Dakar, Cotonou ne semblent guère préoccupés par la démarche française. Felwine Sarr et Bénédicte Savoy sont conscients des polémiques à venir, mais souligne que ce débat existe aussi à Berlin, Londres et Bruxelles.

(Rfi)

LA DÉCISION DE SUIVRE OU DE TEMPÉRER LES PROPOSITIONS DU RAPPORT APPARTIENDRA À EMMANUEL MACRON

Vers une remise en états des œuvres africaines – 21 novembre 2018

Un an après les déclarations de Macron, les deux chercheurs missionnés sur la restitution du patrimoine africain remettent ce vendredi leur rapport. Dans ce document, que « Libération » a pu consulter, une proposition majeure : la modification du code du patrimoine français, préalable nécessaire à tout retour.

Des piles de feuilles imprimées trônent sur un bureau du Collège de France. Une liste presque infinie de bijoux, masques, statues, objets rituels, classés par pays. « Vous voyez ici le Bénin. Juste le Bénin », annonce la locataire des lieux, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, en désignant un paquet d’une vingtaine de centimètres de haut. « Le Mali, c’est trois volumes comme ça. C’était important pour nous d’imprimer ces listes. Quand ça fait trois kilos, ça matérialise. Au total, on a 40 volumes de nomenclature. »

Huit mois durant, Bénédicte Savoy et l’économiste sénégalais Felwine Sarr ont plongé dans les collections du musée du Quai-Branly, missionnés pour formuler des propositions à Emmanuel Macron afin de mettre en œuvre sa promesse donnée fin 2017 à Ouagadougou : « Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »

Il ne s’agissait donc pas de proposer de rendre les Noces de Cana de Véronèse à l’Italie, un des tableaux emportés comme butin de guerre à la fin du XVIIIe siècle. Si seuls les pays d’Afrique subsaharienne sont concernés par cette promesse, c’est qu’il existe une « spécificité de la situation du patrimoine africain », expliquait en 2017 Stéphane Martin, le président du musée du Quai-Branly : « Il n’est plus en Afrique, et il est le seul dans cette situation. »

« Système » d’appropriation

Selon les experts, 85 à 90 % du patrimoine africain serait aujourd’hui hors du continent, et c’est ce déséquilibre majeur que des intellectuels et politiques africains demandent de combler depuis de nombreuses années.

Presque un an jour pour jour après le discours de Ouagadougou, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr rendent leur rapport à l’Élysée ce vendredi. Le document, que Libé a consulté, comporte une proposition majeure : une modification du code du patrimoine français pour qu’un objet d’art africain entré dans les collections nationales lors de la période coloniale puisse en sortir à la suite de la demande officielle d’un Etat. La première tâche de Savoy et de Sarr a été de compter. La France possède autour de 90 000 œuvres d’art africaines dans ses collections nationales, très majoritairement conservées au Quai-Branly : le musée ouvert par Chirac en 2006 en abrite environ 70 000. C’est cet ensemble que Sarr et Savoy ont exploré minutieusement.

D’où viennent les objets ? Comment sont-ils entrés dans le domaine public français ? « Ils sont heureusement inventoriés dans une excellente base de données, une quasi-exception en Europe », raconte Bénédicte Savoy. « Nous avons leur date d’arrivée en France, et les conditions dans lesquelles les objets sont arrivés ». « Une très grande partie est entrée dans les collections françaises entre 1885 et 1960, ajoute Felwine Sarr. Sur cette période, nous sommes donc indiscutablement dans le fait colonial. Ce qui suppose forcément une asymétrie structurelle dans l’acquisition. » En clair : jusqu’en 1960, la passation des objets dans les collections françaises est susceptible d’avoir été subie par les pays africains, parce qu’elle se déroule entre un colonisateur et un colonisé.

Les chercheurs ont découvert un véritable « système » d’appropriation de l’art africain par la France. Outre les butins de guerre, les vols et les pillages, l’exemple des œuvres achetées est parlant. « Nous avons examiné les factures et comparé au cours de l’art de l’époque, raconte Bénédicte Savoy. Lorsque de l’argent a été versé, il n’a jamais correspondu au prix réel de l’œuvre. Quand la mission Dakar-Djibouti de 1931 paye un masque 7 francs, cela correspond au prix de 12 œufs à Paris. Or, le même mois, un masque dogon était vendu à Drouot en moyenne à 200 francs et les très belles pièces pouvaient atteindre le prix de 2 000 francs. »

Au bout de ce patient travail d’historien, les deux spécialistes ont pu dresser un périmètre plus précis : au Quai-Branly, deux tiers des objets viennent des pays de l’Afrique subsaharienne et ont été « acquis » durant la période 1885-1960. Cela correspond à un peu plus de 46 000 objets. Ce sont eux qui pourraient être visés par une procédure de restitution. Entrés dans les collections nationales, ils ne peuvent officiellement pas en sortir. Devant la loi, ils obéissent à trois principes inscrits dans le droit français : inaliénabilité, imprescriptibilité et insaisissabilité. Le rapport ne propose pas de contourner la loi, comme cela avait été fait avec les manuscrits coréens, rendus à Séoul via un prêt renouvelable tous les cinq ans, mais de la changer. « Nous proposons une modification du code du patrimoine qui permette de prendre en compte tous les cas de figure, et où le critère du consentement peut être invoqué », détaille Felwine Sarr.

« Vice de consentement »

Par défaut, pour les 46 000 objets ciblés, Sarr et Savoy estiment que leur départ des pays africains relève d’un « vice de consentement ». C’est par ce biais qu’ils pourraient sortir des collections nationales. Pour aller où ? Ils rejoindront les Etats dont la frontière actuelle correspond aux zones pillées de l’époque, selon la philosophie du rapport. C’est encore sans compter la finesse contextuelle qui oblige à considérer la diversité des communautés dépossédées, dont l’histoire et l’identité restent très présentes en Afrique : restituer le masque sacré d’une ethnie particulière à un pouvoir central aura-t-il du sens ? Certains observateurs estiment que la question risque de provoquer de vifs débats internes dans les pays africains concernés.

Avant cela, il faudra ensuite de toute façon qu’une loi soit votée en France pour modifier le code du patrimoine. Pour que le processus puisse s’enclencher, précise Sarr, « il faudra qu’une demande émane des pays africains concernés, grâce à l’inventaire que nous leur aurons envoyé ». C’est la première étape du processus recommandé par les auteurs du rapport : une « remise solennelle » – et hautement symbolique – des listes de biens spoliés aux pays concernés.

« En voyageant en Afrique, nous avons vu l’effet que ces inventaires peuvent produire, notamment sur les directeurs de musées, raconte Bénédicte Savoy. Ils n’ont jamais eu accès à ces listes. Et jamais de façon si claire et structurée. Nous avons rencontré une véritable incrédulité en annonçant à des chercheurs et enseignants, extrêmement cultivés, qu’il y avait autant d’objets de leur pays au Quai-Branly. » Avec cette première étape viendra le début des restitutions.

D’État à État

Les premières œuvres à retourner en Afrique seront celles dont l’origine et le contexte d’acquisition ne font pas débat, qui seront réclamées officiellement et que les Etats sont prêts à accueillir dans des musées. C’est le cas par exemple des objets sacrés du royaume du Dahomey pillés à la fin du XIXe siècle et pour lesquels le Bénin a déjà déposé une demande à la France. Pour les autres objets, les spécialistes du patrimoine en Afrique et leurs homologues français devront collaborer pour établir peu à peu les demandes de restitution.

Y aura-t-il une opposition en France ? Peu parmi les conservateurs, croit savoir un acteur bien informé du milieu muséal français.

Mardi, le Point publiait pourtant un article alarmant présentant le rapport comme « explosif ». A la suite des restitutions, « que restera-t-il dans les musées ? Des départements entiers du Quai-Branly seront-ils vidés de leurs œuvres ? » s’affole l’hebdomadaire, qui oublie que le rapport ne cible que 46 000 œuvres du musée (sur les 300 000 qu’il détient). Selon le Point, Sarr et Savoy seraient guidés par une idéologie, celle « d’une repentance qui ne dit pas son nom ». Où l’on voit poindre à nouveau le débat sur l’héritage laissé par la colonisation… C’est pourtant exactement ce que les auteurs du rapport ont cherché à éviter, en se concentrant sur l’histoire concrète de l’acquisition de chaque objet. Le Point, décidé à dramatiser les enjeux, cite enfin Hélène Leloup, une marchande d’art qui a acquis des œuvres en Afrique dans les années 50 : le mot même de restitution « impliqu[e] nécessairement une origine frauduleuse », explique-t-elle. Mais le journaliste omet de préciser que les marchands d’art ne sont pas concernés par le travail de Sarr et de Savoy, puisque la restitution se déroulerait d’État à État et ne concernait pas les biens privés.

D’autres personnalités, comme l’avocat spécialisé Yves-Bernard Debie, s’expriment aussi régulièrement contre la démarche des restitutions. Elles « impliqueraient une remise en cause de l’histoire et du droit », argumente-t-il dans un texte publié sur Facebook. Et s’y opposer « n’interdit pas de travailler au partage culturel d’un patrimoine mondial. Des musées peuvent et doivent se créer. Des collections privées et publiques africaines doivent se monter ». Mais « l’accès à ce patrimoine et son partage culturel mondial n’impliquent pas nécessairement la désaffectation des collections muséales européennes », conclut-il. Il faudra en effet que les musées s’adaptent : le « Plateau des collections » de Branly présente aujourd’hui 1 000 œuvres africaines. Selon l’inventaire réalisé, la moitié pourrait être restituée si une nouvelle loi passe.

« Réelle volonté »

« Nous sommes conscients que cela peut soulever les craintes d’un appauvrissement », exprime Constance Le Grip, députée (LR) et coprésidente du groupe d’étude patrimoine de l’Assemblée nationale qui a auditionné le duo Sarr et Savoy en juillet. « Les demandes des pays africains ne sont pas illégitimes, il faut les examiner. L’idée dans beaucoup de familles politiques est de donner aujourd’hui toute leur place aux Etats. » D’ailleurs, l’essentiel des œuvres « est dans les réserves des musées » et « leur absence ne risque pas de provoquer un vide abyssal chez le public français », assure la députée, qui imagine un double mouvement : restituer «si restitution il y a», mais aussi imaginer comment «continuer à faire exister les œuvres ici, dans leurs musées de départ en quelque sorte, d’une manière ou d’une autre». Reste à savoir si la promesse d’Emmanuel Macron sera tenue. « Nous avons en tout cas senti du côté de l’exécutif une réelle volonté de passer à l’acte, assure Felwine Sarr. Les questions de faisabilité, de mise en pratique ont vraiment été abordées. J’étais méfiant au début. Aujourd’hui, je suis convaincu que ce n’est pas qu’un coup de com. »

A noter que le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy sortira en librairie le 24 novembre sous le titre Restituer le patrimoine africain en coédition Philippe Rey/Seuil.

(Liberation)

A lire aussi

Présidentielle : Le Ne Ne Ne de la CENCO

Considéré comme une période de haute tension sociale où les adversaires politiques et leurs partisans …

Laisser un commentaire