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Football : Fichage ethnique au Paris Saint-Germain

Dernière mise à jour, le 9 novembre 2018 à 10:26

De 2013 au printemps 2018, la cellule de recrutement du PSG a mentionné des critères ethniques dans ses fiches d’évaluation de jeunes joueurs, classés comme « Français », « Maghrébin », « Antillais », « Africain », révèle Mediapart jeudi dans le cadre des Football Leaks, information confirmée à l’AFP de source proche du club. Jusqu’au printemps 2018, une case « origine » figurait dans les formulaires destinés à superviser les recrues potentielles. Pour « Français, il aurait fallu écrire blanc. D’autant que tous les joueurs qu’on recommandait étaient Français. Le PSG ne voulait pas qu’on recrute des joueurs nés en Afrique, car on n’est jamais sûr de leur date de naissance », raconte à Mediapart Serge Fournier, présenté comme le recruteur du PSG pour la région Normandie.

« Français », « Maghrébin », « Antillais », « Africain »: des recruteurs du PSG ont fiché ethniquement des jeunes joueurs scrutés par le club, selon un nouveau dossier des « Football Leaks ». Le club a pointé une « initiative personnelle » d’un de ses anciens salariés en charge du recrutement et fait par d’un « sentiment de trahison ».

« Consternation » de Roxana Maracineanu

Le club a lancé une enquête et confirmé officiellement dans l’après-midi « que des formulaires avec des contenus illégaux ont été utilisés entre 2013 et 2018 par la cellule de recrutement du centre de formation, dédiée aux territoires hors Ile-de-France ». Et de dénoncer une « initiative personnelle du responsable de ce département ». Soit Marc Westerloppe, ciblé par Mediapart et parti cette année au club de Rennes.

« C’est à l’encontre de l’image, des valeurs, de l’éthique que porte le club depuis longtemps », a regretté auprès de l’AFP le directeur général délégué du Paris SG, Jean-Claude Blanc. « C’est pour ça que le sentiment qu’on a aujourd’hui, c’est un sentiment de trahison. »

La Ligue des droit de l’homme (LDH) a en tout cas annoncé son intention de porter plainte, la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) a évoqué des faits « très graves » et indiqué que sa « commission juridique » était « saisie ». Enfin, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, a fait part de sa « consternation ».

Cocher quatre choix

« Si ces faits de discrimination sont avérés, ils sont passibles de sanctions disciplinaires voire pénales », a clamé la ministre des Sports, demandant aux instances du football français, Fédération (FFF) et Ligue (LFP), de se penser sur le dossier. « La Ligue condamne toutes formes de discrimination dans le football. De telles pratiques sont inacceptables et contraires à la loi », a réagi la présidente de la seconde instance, Nathalie Boy de la Tour.

En effet, la loi « interdit (…) de recueillir et d’enregistrer des informations faisant apparaître, directement ou indirectement, les origines +raciales+ ou +ethniques+ », a rappelé la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés).

De quoi s’agit-il ? Mediapart prend l’exemple dans son enquête d’un footballeur en herbe, Yann Gboho (international français chez les jeunes, né en Côte d’Ivoire), 13 ans, qui joue au FC Rouen et tape « dans l’oeil » d’un « recruteur du PSG pour la région Normandie, Serge Fournier ».

Une fiche est « remplie le 2 novembre 2013 » le concernant et mentionne qu’il est « antillais ». Quand un recruteur « passe sa souris sur la case, un menu déroulant apparaît qui permet de cocher un des quatre choix: +Français+, +Maghrébin+, +Antillais+, +Africain+ », explicite Mediapart.

« Français » ou « Blanc » ?

Pour l’appellation « Français », « il aurait fallu écrire « blanc ». D’autant que tous les joueurs qu’on recommandait étaient Français. Le PSG ne voulait pas qu’on recrute des joueurs nés en Afrique, car on n’est jamais sûr de leur date de naissance », lâche M. Fournier, interrogé par Mediapart. « Deux ans plus tard, dans la case origine, il écrit: +Afrique noire+ ». Le joueur signe finalement à Rennes.

Le nom de Gboho suscite ensuite « bien des remous au PSG, comme le montre le compte rendu interne d’une réunion formation qui s’est tenue le 14 mars 2014 », peut-on lire dans les « Football Leaks ».

Au cours de cette réunion, Westerloppe déclare, selon ce document: « On ne va pas revenir sur ce sujet. Il y a un problème sur l’orientation du club, il faut un équilibre sur la mixité, trop d’Antillais et d’Africains sur Paris ».

Malaise en interne

Ces déclarations sont signalés au sein du club et Westerloppe est ensuite convoqué à un entretien préalable à un licenciement le 27 juin 2014. Devant Jean-Claude Blanc (actuel directeur général délégué du PSG), il réfute des accusations « fausses, malveillantes et stupides ».

« Il a été convoqué immédiatement », a détaillé jeudi le dirigeant parisien à l’AFP. « On a aussi respecté le droit individuel des salariés, car on peut vous accuser de beaucoup de choses mais vous avez le droit de vous défendre. Il s’est défendu, bien défendu, il a parlé de son passé, des jeunes qu’ils avaient recrutés dans les clubs où il était, il était choqué dans ses réactions ».

« Nous lui avons fait un rappel sur l’absence totale d’ambiguité qu’il devait avoir dans ses propos, et j’ai tenu personnellement à organiser une réunion rapide avec les responsables de la formation pour rappeler les critères de recrutement, uniquement sur le talent, pour les jeunes au PSG », explique le dirigeant parisien.

Qui assure en revanche n’avoir eu connaissance de la présence de critères ethniques dans les fiches qu’en octobre, quand il a été interrogé sur le sujet par les journalistes de Mediapart. Olivier Létang, directeur sportif du PSG à l’époque – aujourd’hui président de Rennes – s’est, lui, dit « profondément choqué et blessé » des accusations de fichages ethniques, dans un communiqué transmis à l’AFP.

Réminiscence de l’affaire des quotas

Pour le foot français, cette affaire réveille « l’affaire des quotas », quand avait émergé l’idée, abandonnée, d’imposer des quotas de binationaux chez les jeunes, lors d’une réunion de la Direction technique nationale (DTN) fin 2010.

Laurent Blanc, le sélectionneur de l’époque, s’était dit alors tout à fait « favorable » à cette idée en arguant: « Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les Blacks (…) Je crois qu’il faut recentrer, surtout pour des garçons de 13-14 ans, 12-13 ans, avoir d’autres critères, modifiés avec notre propre culture ».

LE PSG EN PLEINE TOURMENTE

« Faire toute la lumière sur le sujet »: au lendemain des révélations des « Football Leaks » sur une affaire de fichage ethnique au sein d’une cellule de recrutement du PSG, le club s’active pour se défendre, en promettant « dès la semaine prochaine » les résultats d’une enquête menée en interne.

« Initiative personnelle »

Comment expliquer la présence de critères ethniques, « Français », « Maghrébin », « Antillais », « Africain », sur des fiches de recrutement au sein du PSG entre 2013 et 2018, une pratique illégale révélée jeudi par un collectif de médias européens, dont Mediapart et Envoyé Spécial en France? « La décision ou les actes d’une poignée de personnes ne peuvent pas remettre en cause un engagement de long terme », plaide Jean-Claude Blanc.

La ligne de défense du PSG est de pointer une « initiative personnelle » du responsable du recrutement du centre de formation dédiée aux territoires hors Ile-de-France, Marc Westerloppe. Celui-ci a quitté le club au début de l’année pour rejoindre Olivier Létang, ancien directeur sportif du PSG, au Stade Rennais.

« Nous ne sommes pas exempts de responsabilités parce que ça s’est passé au sein du club », estime-t-il. Une enquête interne a été ouverte. « A l’issue de cette enquête, nous partagerons dès la semaine prochaine les résultats avec les instances et autorités de tutelle afin de faire toute la lumière sur le sujet », a fait savoir le club à l’AFP vendredi.

Dans un communiqué diffusé par son avocat, Marc Westerloppe assure n’avoir « jamais commis quelque acte de discrimination que ce soit », et affirme « initier dès à présent toutes les actions judiciaires qui s’imposent », pour « lever ces suspicions infondées » et être « rétabli dans son honneur ».

Plainte contre X

Outre les condamnations venues notamment de la ministre des Sports Roxana Maracineanu, « consternée », des suites judiciaires sont possibles après ce fichage: la Ligue des droits de l’Homme a porté plainte contre X vendredi pour « discrimination » et pour « collecte et traitement de données à caractère personnel faisant apparaître les origines raciales ou ethniques ».

Le préjudice est déjà d’importance pour la réputation d’un club attentif à son image. « Bien que nous soyons beaucoup attaqués en ce moment, s’il y a un sujet qui nous tient à cœur c’est bien celui des luttes contre toute forme de discrimination », soupire encore Jean-Claude Blanc. Le sujet est particulièrement sensible à Paris, marqué par les affaires de racisme en tribunes du Parc des Princes dans les années 2000, avant le rachat du club par le Qatar.

Le PSG a en tout cas été défendu par certains de ses jeunes passés par le centre de formation, comme Yacine Adli. « Depuis mon arrivée en 2013, j’ai côtoyé et grandi avec des joueurs de cultures diverses et n’ai jamais connu de différences ou de discriminations au sein de notre club », a assuré le jeune homme sur son compte Instagram. « J’ai grandi au centre de formation du PSG et je n’ai jamais ressenti de racisme », abonde le prometteur Moussa Diaby.

Une longue liste d’affaires

Beaucoup attaqué, le PSG? Il s’est en tout cas retrouvé au milieu d’une sacrée série d’affaires depuis le début de la saison. Une semaine plus tôt, Jean-Claude Blanc avait déjà dû prendre la parole sur le fair-play financier, ce mécanisme mis en place par l’UEFA qui interdit aux clubs de n’investir plus qu’ils ne gagnent par leur moyen propre, c’est-à-dire sans l’apport financier de leur propriétaire.

Le PSG, ciblé par une enquête de l’UEFA, est accusé de « dopage financier » car certains des contrats qu’il a passé avec des entreprises qatariennes ont été jugés surévalués par rapport aux prix en vigueur. Dans le cadre des « Football Leaks », le club a aussi dû réfuter un « accord secret » avec les pontes de l’UEFA de l’époque, Michel Platini et Gianni Infantino, en 2014, pour aider le PSG à dribbler des règles… mises en place par l’UEFA elle-même.

Enfin, le match de Ligue des champions contre l’Etoile rouge de Belgrade début octobre a donné lieu à deux enquêtes: une, de la justice française sur des soupçons de match truqué par le club serbe, qui dément. Le club a annoncé se porter partie civile. L’autre enquête est conduite par l’UEFA, sur de brefs affrontements entre supporters et forces de l’ordre aux abords de son Parc des Princes. Le club s’est voulu ferme sur ce point en résiliant plusieurs dizaines d’abonnement de « fauteurs de troubles », pour une période d’un an.

« Nous commençons à avoir les soucis que les grandes entreprises, les grandes marques connaissent aujourd’hui », veut croire Jean-Claude Blanc. Elles « doivent absolument être irréprochable parce que scrutés, analysés, hackés avec des fuites de documents possibles, que vous n’arriverez jamais à empêcher totalement. La seule réponse à cela, c’est d’être encore plus exemplaire, exigeant, transparent et encore plus dur dans les sanctions qui doivent être prises quand la ligne rouge est franchie. »

(avec Afp)

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