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Visite d’État : Erdogan tourne la page de deux années de tensions avec Berlin

Dernière mise à jour, le 21 novembre 2018 à 12:57

Le président turc a achevé samedi sa visite d’Etat en Allemagne par l’inauguration d’une grande mosquée, financé par l’Union des affaires turco-islamiques (Ditib), étroitement liée au pouvoir turc. Il s’agissait de l’ultime étape du déplacement en Allemagne de M. Erdogan, qui s’efforce de tourner la page de deux années de tensions avec Berlin. Une visite dont il a salué le bilan « très fructueux », après les « tensions récentes », dans un discours à la mosquée de Cologne.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a achevé samedi sa visite d’Etat en Allemagne par l’inauguration d’une grande mosquée à Cologne, marquée par des manifestations sous haute protection policière.

Le chef de l’Etat, doté de pouvoirs accrus depuis le début de son nouveau mandat en juillet, a inauguré samedi après-midi avec son épouse ce lieu de culte, un des plus vastes d’Europe, financé par l’Union des affaires turco-islamiques (Ditib), étroitement liée au pouvoir turc.

Il s’agissait de l’ultime étape du déplacement en Allemagne de M. Erdogan, qui s’efforce de tourner la page de deux années de tensions avec Berlin. Une visite dont il a salué le bilan « très fructueux », après les « tensions récentes », dans un discours à la mosquée de Cologne.

Vendredi, il s’est entretenu avec Angela Merkel, avant d’être l’invité d’un banquet boudé par une partie de la classe politique allemande, dont la chancelière. Les deux dirigeants se sont toutefois retrouvés samedi matin pour un petit-déjeuner, avant que M. Erdogan ne gagne Cologne.

Dans cette ville, il a une nouvelle fois appelé l’Europe à lutter contre les « terroristes » du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatistes kurdes) et les partisans de l’opposant Fethullah Gülen, qui ne devraient selon lui « trouver aucun abri » sur ce continent.

Il a aussi apporté une nouvelle fois un soutien appuyé au footballeur allemand d’origine turque Mesut Özil, « mis à l’écart » en raison de ses origines. Le joueur a claqué la porte de la « Mannschaft », accusant de « racisme » une partie de la fédération. Il avait été au coeur d’une polémique en posant, en pleine campagne présidentielle turque, avec M. Erdogan.

Environ 2.000 opposants au président turc, dont de nombreux Kurdes, ont manifesté à Cologne sous le mot d’ordre « Erdogan n’est pas le bienvenu ». « Erdogan pense que tout ce qui diffère de son opinion est du terrorisme. Je suis ici pour montrer ma solidarité » avec les opposants », a dit Cansu, un étudiant de 30 ans qui s’est spécialement déplacé de Suisse.

Accès restreint

Des centaines de partisans du chef de l’Etat, agitant des drapeaux turcs, se sont aussi mobilisés.

« Les autres pays ne le soutiennent pas forcément, mais ce qu’il a fait pour son peuple est apprécié, sinon il n’aurait pas été démocratiquement réélu », a expliqué Yusuf Simsek, un informaticien turc de 42 ans, « déçu que nous n’ayons pas été autorisés à nous approcher de la mosquée ».

Les autorités de Cologne ont en effet restreint pour des raisons de sécurité l’accès à la grande mosquée, un édifice susceptible d’accueillir des milliers de fidèles.

Le chantier avait débuté en 2009 et, malgré de nombreuses oppositions et controverses locales, de premiers fidèles ont pu aller y prier dès 2017, avant l’inauguration officielle samedi.

Avec ses minarets de 55 mètres de haut et une grande coupole de 36 mètres, cet édifice de béton et de verre, censé incarner l’ouverture, selon son architecte Paul Böhm, est une des plus imposantes mosquées d’Europe. Située dans le quartier d’Ehrenfeld, non loin de la tour de télévision de Cologne, sa superficie atteint 4.500 m2.

Comme le banquet vendredi soir à Berlin, l’inauguration a été boudée par une partie des dirigeants politiques du Land (Etat régional). Ils reprochent à Ditib l’opacité qui a entouré le déroulement du chantier et le fonctionnement de la mosquée.

Visite prématurée 

Des élus accusent aussi cette institution religieuse de défendre les intérêts du régime de M. Erdogan car elle gère 900 lieux de culte en Allemagne avec des imams en provenance de Turquie. Ses détracteurs affirment même qu’elle espionne les opposants au président turc.

Avec cette visite d’Etat, la Turquie, minée par une crise économique aigüe et en froid avec les Etats-Unis de Donald Trump, tente un rapprochement avec l’Allemagne, où vivent trois millions de personnes de nationalité ou d’origine turque.

Le gouvernement allemand, dont M. Erdogan dénonçait en 2017 les supposées « pratiques nazies », se montre ouvert à ce réchauffement, malgré les « différences profondes » qui subsistent, pour reprendre les termes utilisés par Mme Merkel.

Cette approche ne convainc pas une partie de la formation politique de la chancelière. Cette visite d’Etat est intervenue « beaucoup trop tôt », les « malentendus mutuels » persistent, a ainsi estimé samedi le président CDU de la commission des Affaires étrangères du Bundestag (la chambre basse du parlement), Norbert Röttgen.

MERKEL ET ERDOGAN AFFICHENT UNE TIMIDE DÉTENTE MALGRÉ DE « PROFONDES DIFFÉRENCES »

Angela Merkel et Recep Tayyip Erdogan ont affiché vendredi un timide rapprochement entre leurs deux pays même si de « profondes différences » demeurent sur les droits de l’homme et la liberté de la presse en Turquie.

La seule annonce concrète à l’issue de la rencontre porte sur l’éventuelle organisation en octobre d’un sommet inédit sur la Syrie, axé sur le sort du dernier bastion rebelle d’Idleb et réunissant Russie, Turquie, Allemagne et France.

Un dossier sur lequel Moscou a la main, tandis que Paris et Berlin n’ont guère eu d’influence jusqu’ici.

La Turquie et l’Allemagne, où M. Erdogan effectue une visite d’État jusqu’à samedi, sortent de deux années de brouille : depuis le putsch manqué de 2016, Ankara reproche à Berlin la timidité de son soutien.

Les autorités allemandes critiquent quant à elles la dérive répressive de la Turquie ou encore l’espionnage d’opposants turcs en territoire allemand.

Questions esquivées

Il y a encore de « profondes différences », a reconnu Mme Merkel à l’issue de cette rencontre, évoquant la liberté de la presse et le respect des droits de l’homme en Turquie.

Mais à l’heure du dégel entre les deux pays, la chancelière a aussi mis l’accent sur les intérêts communs avec Ankara.

« Nous avons beaucoup de choses qui nous unissent », a-t-elle martelé.

L’Allemagne compte trois millions d’habitants de nationalité ou d’origine turque.

Et avec 7.500 entreprises allemandes travaillant en Turquie, Berlin a besoin d’une « économie turque stable », a expliqué Mme Merkel, à un moment où ce pays est frappé par une crise aiguë.

M. Erdogan s’est lui réjoui que cette visite permette de repartir sur de nouvelles bases : « nous sommes parvenus à un consensus pour relancer les mécanismes de coopération ».

Tous deux membres de l’Otan, Allemagne et Turquie ont par ailleurs des intérêts communs à lutter contre le terrorisme et à éviter tout nouvel afflux de migrants en provenance de Syrie, a souligné Mme Merkel. Les deux pays accueillent à eux deux plusieurs millions de réfugiés syriens.

« Démocratie gravement menacée »

M. Erdogan, doté de pouvoirs accrus depuis le début de son nouveau mandat en juillet, s’était dans la matinée entretenu avec le président allemand Frank-Walter Steinmeier dans sa résidence du Château de Bellevue, où il a reçu les honneurs militaires.

M. Steinmeier a abordé la question des prisonniers « politiques » détenus en Turquie, dont cinq Allemands toujours retenus dans les geôles turques.

Quelques milliers de manifestants, mais loin des 10.000 espérés, ont protesté sans incident dans l’après-midi à Berlin à l’appel de groupes turcs et kurdes. Sur une banderole, M. Erdogan est représenté en train de tuer un journaliste avec une kalachnikov, sur une autre avalant une colombe. « C’est un scandale que le tapis rouge soit déroulé à Erdogan », a dit à l’AFP Nujiyan Gunay, la quarantaine.

Une autre manifestation est prévue pour samedi à Cologne où le président turc doit inaugurer une mosquée.

Au cours de la conférence de presse, un homme arborant un tee-shirt « Liberté pour les journalistes », a été évacué sans ménagement.

Et M. Erdogan a confirmé vouloir l’extradition du journaliste et critique du pouvoir turc Can Dündar, qui s’est exilé en Allemagne, l’accusant d’être un « agent » ayant divulgué des « secrets d’Etat ». Il a été condamné à cinq ans de prison dans son pays.

Lors d’un dîner donné en son honneur à la présidence, boudé par plusieurs responsables politiques dont la chancelière, M. Erdogan s’est emporté à ce propos contre l’Allemagne.

« Quand des journalistes sont impliqués dans des actes terroristes et qu’un tribunal turc les a condamnés, comment peut-on encore les défendre? », a-t-il lâché.

« Je ne suis pas un agent, je suis un journaliste », a déclaré Can Dündar vendredi soir au cours d’une conférence de presse, se disant poursuivi par la justice turque uniquement « pour avoir écrit un article de presse ».

Mme Merkel a une nouvelle fois refusé de considérer, malgré le souhait d’Ankara, les partisans du prédicateur Fethullah Gülen comme faisant partie d’une « organisation terroriste », ceux-ci étant accusés d’avoir fomenté le coup d’Etat avorté de 2016. Fethullah Gülen rejette de telles accusations. »Nous prenons les informations de la Turquie au sérieux (…) mais ça ne suffit pas », a-t-elle dit.

En Allemagne, à gauche comme à droite, les appels à ce qu’Angela Merkel, affaiblie par une année de crises gouvernementales et par les tensions dans sa majorité sur la politique migratoire, s’étaient multipliés pour qu’elle reste ferme.

(avec Afp)

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