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Atteinte au secret d’Etat : Deux journalistes condamnés en Birmanie

Dernière mise à jour, le 13 septembre 2018 à 09:38

Deux reporters de Reuters accusés d’ »atteinte au secret d’Etat » pour avoir enquêté sur un massacre de musulmans rohingyas par l’armée en Birmanie ont été condamnés lundi à sept ans de prison, au terme d’un procès qui a entaché un peu plus l’image de la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi.

« Ayant tous deux portés atteints au secret d’Etat, ils sont condamnés à sept ans de prison chacun », a déclaré le juge Ye Lwin, devant une salle d’audience pleine à craquer de journalistes et diplomates.

La Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme Michelle Bachelet a demandé au gouvernement birman de « libérer dès que possible, immédiatement »les deux journalistes et a dénoncé une « une parodie de justice ».

L’Union européenne a aussi appelé à leur « libération immédiate et inconditionnelle ».

« Nous demandons la libération immédiate des journalistes », a déclaré Mark Field, le secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, chargé de l’Asie. « C’est un jour sombre pour la Birmanie », a-t-il estimé.

La France a « déploré » cette condamnation, la qualifiant de « sérieuse atteinte à la liberté de la presse et à l’État de droit » en Birmanie.

Wa Lone, 32 ans, et Kyaw Soe Oo, 28 ans, en détention préventive depuis décembre 2017, risquaient une peine de 14 ans de prison au terme de ce procès très controversé, dans un pays où l’indépendance de la justice est sujette à caution.

« Le gouvernement peut bien nous emprisonner… mais ne fermez pas les yeux et les oreilles du peuple », a lancé Kyaw Soe Oo à la foule de journalistes présents devant le tribunal, avant d’être poussé à bord d’un fourgon, en direction de la prison. Sa femme s’était effondrée en larmes à l’énoncé du verdict.

Cette condamnation est un coup dur pour la liberté de la presse, malmenée en Birmanie malgré les espoirs suscités par l’arrivée au pouvoir d’Aung san Suu Kyi en 2016.

Outre celles de l’ONU, de l’UE et de Londres et Paris, les réactions internationales ne se sont pas fait attendre.

L’organisation de défense des journalistes Reporters sans frontières (RSF) « condamne avec la plus grande fermeté cette décision qui vient clore une instruction fantoche » en Birmanie, classée 137ème sur 180 pays dans le classement mondial de RSF.

« Ce verdict est clairement destiné à intimider d’autres journalistes birmans. C’est une façon pour les militaires et le gouvernement de dire que si vous enquêtez sur certaines choses qui sont sensibles dans notre pays, nous allons vous poursuivre », a réagi Phil Robertson, de l’ONG Human Rights Watch, interrogé par l’AFP à Bangkok.

Les deux reporters birmans de l’agence de presse sont accusés de s’être procuré des documents relatifs aux opérations des forces de sécurité birmanes dans l’Etat Rakhine, région du nord-ouest de la Birmanie, théâtre du drame rohingya.

Ils enquêtaient sur un massacre de membres de la minorité musulmane dans le village de Inn Dinn. Quelques jours après leur arrestation, l’armée a reconnu que des soldats et des villageois bouddhistes avaient tué de sang-froid des captifs rohingya le 2 septembre 2017, et sept militaires ont été condamnés à dix ans de prison pour ce massacre.

Contexte de grande tension

Ce verdict intervient dans un contexte de grande tension entre la Birmanie et la communauté internationale: lundi dernier, des enquêteurs de l’ONU ont publié un rapport évoquant un « génocide » des Rohingyas et accusant directement l’armée, mais aussi le silence d’Aung San Suu Kyi, à la tête du gouvernement civil depuis 2016.

Et mardi, la question de la poursuite des militaires birmans devant la justice internationale a été débattue au Conseil de sécurité de l’ONU.

Samedi, à Rangoun, une centaine de manifestants ont réclamé la libération des deux reporters, au nom de la liberté de la presse.

En 2017, plus de 700.000 Rohingyas ont fui vers le Bangladesh, face aux violences commises par les forces armées birmanes et des milices bouddhistes, une répression qualifiée par l’ONU de « nettoyage ethnique », et même désormais de « génocide ».

Le verdict était suivi de près par la communauté internationale, qui avait multiplié les appels à libérer les deux reporters, de Bruxelles à Washington.

En dépit des pressions, la justice a toujours maintenu les poursuites. Si les documents que détenaient les journalistes « s’étaient retrouvés entre les mains de terroristes, ces derniers auraient pu fomenter plus facilement de nouvelles attaques », avait assuré le 20 août le procureur Kyaw Min Aung dans ses réquisitions.

ONU DEMANDE LA LIBÉRATION DES JOURNALISTES

La cheffe de l’ONU pour les droits de l’Homme, Michelle Bachelet, a demandé lundi la libération « immédiate » des deux journalistes birmans de l’agence Reuters condamnés lundi en Birmanie à 7 ans de prison pour avoir enquêté sur un massacre de musulmans rohingyas par l’armée.

« J’ai été choquée. (…) Tout le procès était une parodie de justice », a déclaré à un pool de journalistes Mme Bachelet, qui a pris ses fonctions lundi à Genève.

« Je pense que l’information qu’ils ont donnée sur le massacre était d’intérêt public », a-t-elle ajouté.

« J’exhorte donc le gouvernement de Birmanie à les libérer dès que possible, immédiatement », a-t-elle dit, indiquant peu après dans un communiqué qu’elle appelait à une libération « sans condition ».

« Leur condamnation fait suite à un processus juridique qui a clairement violé les normes internationales. Elle envoie le message à tous les journalistes de Birmanie qu’ils ne peuvent pas opérer sans crainte, mais qu’ils doivent plutôt choisir entre l’autocensure ou le risque de poursuites judiciaires », a-t-elle estimé.

Mme Bachelet, qui succède au Jordanien Zeid Ra’ad Al Hussein, a par ailleurs annoncé que le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme allait publier ces prochains jours un rapport sur la liberté d’expression en Birmanie.

Les deux reporters, Wa Lone et Kyaw Soe Oo, en détention préventive depuis décembre, ont été condamnés lundi à sept ans de prison pour avoir « tous deux porté atteinte au secret d’État », en s’étant procuré, selon l’accusation, des documents relatifs aux opérations des forces de sécurité birmanes dans l’État Rakhine.

Ils enquêtaient sur un massacre de membres de la minorité musulmane dans le village de Inn Dinn. Quelques jours après leur arrestation, l’armée a reconnu que des soldats et des villageois bouddhistes avaient tué de sang-froid des captifs rohingyas le 2 septembre 2017, et sept militaires ont été condamnés à dix ans de prison pour ce massacre.

AUNG SAN SUU KYI DÉFEND L’EMPRISONNEMENT DE JOURNALISTES DE REUTERS

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a défendu jeudi l’emprisonnement de deux journalistes de Reuters après leur enquête sur un massacre de musulmans rohingyas par l’armée de son pays, mais elle a concédé que la crise globale, qualifiée de génocide par l’ONU, aurait pu être « mieux gérée ».

« Ils n’ont pas été emprisonnés parce que c’étaient des journalistes » mais parce que « le tribunal a décidé qu’ils avaient enfreint » la loi, a-t-elle dit lors du Forum économique mondial de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est à Hanoï, commentant pour la première fois ce jugement prononcé le 4 septembre.

« Si nous croyons en l’État de droit, ils ont tout à fait le droit de faire appel du jugement », a-t-elle préconisé, alors que l’indépendance du système judiciaire birman est sujet à caution.

« Une fois de plus, Aung San Suu Kyi a faux sur toute la ligne (…) Elle ne comprend pas que l’+état de droit+ implique que soient respectées les preuves présentées à l’audience », a critiqué l’ONG Human Rights Watch, réagissant à cette rare prise de parole de la dirigeante birmane.

Sean Brain, de la Commission internationale des juristes, ONG internationale ayant suivi de près le procès, a contredit Suu Kyi, dénonçant un procès ayant été « un échec manifeste de l’état de droit ».

La Prix Nobel de la Paix a été très critiquée à l’étranger pour son silence dans cette affaire, au point d’être qualifiée de « porte-parole des militaires » par un haut-responsable de l’ONU.

Campant sur sa ligne de défense, elle s’est aussi montrée imperméable aux accusations contre l’armée birmane venues de l’ONU, qui a parlé fin août de « génocide » de la minorité musulmane des Rohingyas.

Tout juste a-t-elle concédé que les militaires auraient pu « mieux gérer » la crise, qui a conduit à l’exode au Bangladesh de 700.000 personnes depuis l’été 2017.

« A posteriori, il y a bien sûr des façons dont la situation aurait pu être mieux gérée », a-t-elle dit en marge du Forum économique à Hanoï.

Blocage du gouvernement

Après des mois de blocage par le gouvernement birman, des fonctionnaires de l’ONU ont débuté mercredi une mission en Birmanie afin d’évaluer les conditions d’un éventuel retour des centaines de milliers de Rohingyas qui ont fui le pays.

Cette mission intervient dans un contexte de grande tension entre la Birmanie et les Nations Unies.

Des enquêteurs de l’ONU avaient demandé en août que des poursuites soient engagées contre le chef de l’armée et cinq haut gradés.

La Cour pénale internationale s’était ensuite déclarée compétente pour enquêter sur certains des crimes perpétrés.

Aung San Suu Kyi est directement visée par le rapport des experts de l’ONU, qui déplore qu’elle n’ait pas utilisé son « autorité morale » pour tenter de faire cesser les atrocités.

En 2017, sous la menace de l’armée et de milices bouddhistes, plus de 700.000 Rohingyas ont fui le pays. Ils ont trouvé refuge dans d’immenses campements de fortune au Bangladesh.

Un accord de rapatriement a été signé entre Dacca et Naypyidaw fin 2017, mais le processus est au point mort, les deux pays se rejetant mutuellement la faute. Les réfugiés rohingyas refusent, quant à eux, de revenir tant que leur sécurité et leurs droits ne seront pas garantis.

Le rapport complet des enquêteurs de l’ONU est attendu le 18 septembre, et la Birmanie sera au centre des attentions lors de la prochaine Assemblée générale des Nations Unies.

(avec Afp)

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