lundi , 9 décembre 2019
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Emmanuel MACRON, avec un doigt pointé vers la foule. Il a l'air effrayant.
Emmanuel MACRON, avec un doigt pointé vers la foule. Il a l'air effrayant.

Qui gouverne en France ? Qui a le pouvoir ?

En jetant l’éponge après 15 mois au gouvernement, Nicolas Hulot a mis en cause le poids des lobbies, dont l’influence bien réelle en France peut être une entorse à la démocratie si elle demeure dans l’ombre, avertissent des spécialistes. C’est l' »élément qui a achevé de me convaincre », a expliqué Nicolas Hulot mardi : la présence, lundi lors d’une réunion à l’Élysée sur la chasse, d’un lobbyiste « qui n’était pas invité », Thierry Coste, conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). « C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? ».

Fin mai, le poids des lobbies avait déjà été pointé du doigt, à propos de la loi agriculture, lorsque l’ex-ministre socialiste de l’Écologie, Delphine Batho, avait accusé un lobby d’avoir pu consulter son amendement sur l’interdiction du glyphosate plusieurs jours avant les députés.

Longtemps, le sujet est demeuré tabou en France, selon Cornelia Woll, professeure à Sciences Po, spécialiste des lobbies. Dans l’hexagone, « on a cette conception que la politique éclairée ne devrait pas être pervertie » par des groupes, analyse-t-elle pour l’AFP.

Pour autant, poursuit la chercheuse, « est-ce que les chasseurs doivent avoir une chaise à la table? Oui. Mais dans la même mesure que les autres groupes ».

Or, soutient Benjamin Sourice, de l’ONG anti-corruption VoxPublic et auteur d’un « Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen » (éd. Mayer), il y a un déséquilibre: « Aujourd’hui la société civile, même organisée en associations, a des difficultés d’accès aux décideurs et trouve des portes fermées là où certains lobbyistes comme Coste ont des accès sans limites. »

Thierry Coste racontait récemment sur France Inter: « Mon métier c’est d’abord de faire beaucoup d’investigation, je suis un spécialiste du renseignement, j’en cherche aussi dans les groupes de pression opposés, que j’infiltre – associations de consommateurs, ONG environnementales, syndicats… »

Taclant « certaines personnes qui ont oublié qu’on faisait un métier de prestation de service », Clément Leonarduzzi, président de l’agence de relations publiques Publicis Consultants, relativise pourtant. La loi Sapin II de 2016 et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique « permettent d’encadrer la profession: quand vous demandez un rendez-vous à un député, il doit être déclaré, vous devez expliquer qui vous avez vu, et pourquoi ».

« Lobby transparent »

Jacques Chanut, président de la Fédération française du bâtiment (FFB), assume, lui, son influence sur les sujets de rénovation énergétique: « Une fédération professionnelle, elle sent mieux que personne le ressenti des entrepreneurs sur un sujet. »

« C’est surtout un problème quand les lobbyistes cherchent à bloquer un progrès pour maintenir un avantage concurrentiel », note Benjamin Sourice.

« On ferait mieux de s’interroger sur l’absence de courage et de conviction des politiques, il ne faut pas croire que ce sont les lobbies qui décident », fait valoir de son côté Alain Bazot, président de l’association de défense du consommateur UFC-Que Choisir.

Se revendiquant « lobby transparent » à l’origine « d’études sérieuses publiées et soumises à la critique de tous pour dénoncer des dysfonctionnements de marchés », l’UFC-Que Choisir se trouve confronté à des lobbies professionnels très puissants, dotés de moyens financiers importants. Parmi ceux-ci, les lobbies des secteurs chimique, agro-alimentaire, bancaire mais aussi le Medef comptent parmi les plus influents auprès de l’exécutif, estime M.Bazot.

Benjamin Sourice prône la transparence, opposant « le travail toujours public des associations » et « le lobbying privé, en coulisses, dont on ne sait pas exactement les réclamations ».

Une règlementation efficace est d’autant plus difficile à concevoir qu' »en France, le lobbying ce n’est pas la mallette d’argent, mais les liens interpersonnels, la connivence entre ceux qui ont été à l’école ensemble », souligne Cornelia Woll.

« C’est la structure de l’élite française, il est assez facile de passer du public au privé, de travailler dans un cabinet, puis d’être précieux pour une entreprise car on a des contacts politiques », ajoute-t-elle.

Le gouvernement actuel compte d’ailleurs d’anciens lobbyistes. Le Premier ministre, Edouard Philippe, assume avoir été directeur des relations publiques d’Areva, tandis que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, avait un poste similaire chez le géant de l’immobilier commercial Unibail-Rodamco.

SURPRISE DE NICOLAS HULOT

C’est une séquence rare qui s’est jouée mardi matin sur France Inter, lorsque le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot, la gorge serrée, a annoncé en direct sa démission à des intervieweurs éberlués, à la surprise générale.

C’est seulement après quelques minutes d’interview que l’ex-animateur d' »Ushuaïa » concède qu’il se sent « seul à la manoeuvre » au gouvernement pour lutter contre « la tragédie climatique ».

A Nicolas Demorand, coanimateur de la matinale, qui lui demande s’il va du coup rester dans ses fonctions, Nicolas Hulot devient soudain solennel: « Je vais prendre pour la première fois la décision la plus difficile de ma vie. Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là et donc je prends la décision de quitter le gouvernement. »

« Vous êtes sérieux, là? », lui lance la coprésentatrice Léa Salamé, avec une expression totalement éberluée.

La journaliste précise à l’attention des auditeurs que le ministre n’avait « absolument pas prévenu » qu’il allait annoncer sa démission « bien au contraire ».

Dans la suite de l’interview, le ministre démissionnaire confirme qu’il n’avait mis personne au courant, ni le président Emmanuel Macron, ni le premier ministre Edouard Philippe, et pas même son entourage. « C’est une décision entre moi et moi », assure l’ex-animateur d' »Ushuaïa » qui fut au début de sa carrière journaliste pour France Inter.

« C’était un moment de grâce, un moment unique », a raconté après cet événement Léa Salamé, dans un entretien diffusé par France Inter, parlant du « moment le plus fort » qu’elle ait vécu en tant que journaliste de radio et de télévision.

Au départ, « il était en colère, une colère froide, mais à aucun moment on a senti qu’il allait nous annoncer sa décision », a-t-elle poursuivi. « Il n’avait pas prévenu son épouse, il n’avait pas prévenu le premier ministre, il n’avait pas prévenu le président de la République, et même son assistant, il ne lui avait pas dit 5 minutes avant », a-t-elle assuré.

De son côté, l’éditorialiste de la radio Thomas Legrand a expliqué sur BFMTV que Nicolas Hulot « avait décidé de démissionner et d’annoncer sa démission dans quelques temps mais en rentrant dans le studio, il a visiblement changé d’avis », a-t-il témoigné, en ajoutant que ses collaborateurs, qui l’accompagnaient pour cette interview, « se sont un peu décomposés ».

LA VALSE DES MINISTRES DE L’ECOLOGIE CONTINUE

Après ceux de Nicolas Bricq ou Delphine Batho, le départ du gouvernement de Nicolas Hulot est une nouvelle illustration de la difficulté pour les ministres de l’Ecologie d’inscrire leur action dans la durée, la faute, selon certains d’entre eux, aux lobbies.

« Je sais que seul je n’y arriverai pas. (…) J’ai un peu d’influence, je n’ai pas de pouvoir », a déclaré mardi le ministre de l’Ecologie sur France Inter, dénonçant « la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir ».

M. Hulot visait plus particulièrement Thierry Coste, conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), présent lundi lors d’une réunion à l’Elysée sur la chasse.

Treizième ministre de l’Ecologie en 20 ans, M. Hulot ne sera resté en poste qu’un peu plus de quinze mois. François Hollande avait « usé » en cinq ans quatre ministres de l’Ecologie, Nicolas Sarkozy trois.

L’histoire des tensions entre les aspirations écologistes et la pratique du pouvoir est ancienne. Dans un livre publié en 1975, « Le ministère de l’impossible », le premier ministre français de l’Environnement, Robert Poujade, incriminait déjà les « capacités de blocage et la force d’inertie des administrations traditionnelles ».

Titulaire du portefeuille de 1995 à 1997, Corinne Lepage publie en 1998 un ouvrage faisant écho à celui de son lointain prédécesseur, intitulé « On ne peut rien faire Madame le ministre ». L’avocate y dénonce l’influence des lobbies industriels, des chasseurs et des technocrates de la haute administration.

En 2014, c’est au tour de la socialiste Delphine Batho d’instruire le procès des lobbies, dans son livre « Insoumise ». La ministre, mise à la porte par François Hollande après avoir critiqué publiquement l’amputation de son budget, avait alors fustigé les « forces économiques qui ont eu (sa) tête ».

« Il fuit ses responsabilités »

Cela signifie-t-il qu’il est impossible pour un écologiste convaincu de réussir au gouvernement ? « En tout cas pas avec ce gouvernement », a répondu sur BFM mardi Mme Lepage.

Pour la fondatrice de Cap 21, qui avait soutenu Emmanuel Macron pendant sa campagne, M. Hulot a cependant commis une « erreur », celle de ne « pas s’appuyer sur un groupe politique à l’Assemblée nationale en donnant des forces à ceux qui voulaient se constituer ».

Après avoir réussi à former un groupe politique en 2012, les écologistes ont quasiment disparu de l’Assemblée lors des législatives de 2017, et les velléités de certains de se regrouper n’ont pas abouti.

Au sein de la majorité, certains pointaient aussi mardi la difficulté pour Nicolas Hulot d’accepter les contraintes de l’exercice du pouvoir.

« Malgré tout le respect et l’affection que j’ai pour Nicolas Hulot, en démissionnant, il fuit quand même ses responsabilités. Il a lancé un grand nombre d’initiatives qui nécessitent du temps », a critiqué sur Twitter le député Bruno Fuchs.

« Pour Nicolas Hulot les choses ne vont pas assez vite, mais il ne mesure pas la différence entre l’urgence écologique et la gestion du temps de l’action gouvernementale dans une économie mondialisée », a souligné auprès de l’AFP le sénateur François Patriat (LREM), proche des chasseurs.

« C’est toute la grandeur et la faiblesse des écologistes. Ils sont passionnés, investis d’une mission. Mais ils ne prennent pas la dimension du rythme de l’écologie politique. L’écologie sociétale est une chose, l’écologie politique en est une autre », a-t-il insisté.

Un reproche également formulé à demi-mots par le délégué général de la République en marche, Christophe Castaner. « La politique se mesure sur le long terme : ses effets ne sont pas toujours immédiats », a-t-il twitté.

« C’est un combat qui ne se fait pas du jour au lendemain », a aussi plaidé Emmanuel Macron, disant respecter la décision de Nicolas Hulot, « un homme libre ».

MACRON « RESPECTE » LA DÉCISION DE HULOT

Emmanuel Macron a déclaré mardi à Copenhague « respecter » la décision de Nicolas Hulot, « un homme libre », de quitter le gouvernement et qu’il comptait désormais sur son engagement « sous une autre forme ».

« J’ai choisi Nicolas Hulot il y a 15 mois parce qu’il est un homme libre. Je respecte sa liberté, je souhaite compter sur son engagement sous une autre forme et là où il sera », a dit le président lors d’une conférence de presse avec le Premier ministre danois Lars Rasmussen à Copenhague.

Le ministre de la Transition écologique a créé la surprise en annonçant mardi matin sur France Inter qu’il quittait le gouvernement car il se sentait « tout seul à la manœuvre » sur les enjeux environnementaux.

« En 15 mois, ce gouvernement a fait plus qu’aucun autre dans la même période sur ce sujet », a affirmé Emmanuel Macron en citant la fermeture de centrales à charbon, les engagements sur les hydrocarbures ou sur la trajectoire énergétique.

« Ce que nous avons à bâtir c’est une société du XXIe siècle où chacun aura sa place, pourra vivre dignement et pourra vivre avec une alimentation saine dans un environnement sain. C’est un combat qui ne se fait pas du jour au lendemain. Il implique de se confronter au réel. Il vaut mieux que les petites phrases », a ajouté le président.

« Et donc il implique un travail qui va se poursuivre et un engagement sur la base de ce que j’ai promis aux Français qui sera constant de ma part », a-t-il assuré.

Emmanuel Macron avait auparavant affirmé que l’Europe avait besoin « d’une plus grande ambition climatique ». « La France s’est battue et continuera à se battre en ce sens et les prochains mois seront à cet égard décisifs ». « La France et le Danemark souhaitent que véritablement l’Europe s’affirme comme le leader mondial et nous en avons les moyens », a-t-il déclaré.

(avec Afp)

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