samedi , 14 décembre 2019
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Migrants : Ils fuient la crise, pour se confronter à la xénophobie et au racisme

« On ne regrette rien, on a fait ce qu’on devait faire », déclare Edson Sanchez, devant les débris d’un campement de migrants vénézuéliens détruit à Pacaraima le week-end dernier par une explosion de colère de la population de cette ville frontalière brésilienne. Des milliers de migrants traversent ainsi la Colombie vers l’Equateur et le Pérou, sachant qu’ils s’exposent à des réactions de rejet, voire des agressions.

Sandales de petite fille, carcasses de bicyclettes, livres de récits bibliques, paquets de pâtes : il reste peu de choses de ces campements de fortune installés dans la ville de l’Etat de Roraima qui jouxte le Venezuela.

Après cette explosion de furie, au moins 1.200 réfugiés du Venezuela sont retournés dans un pays qu’ils avaient fui en raison de sa profonde crise économique, politique et sociale.

Pacaraima, localité de 12.000 habitants, explose sous la pression de l’afflux migratoire de ces trois dernières années, avec une augmentation de 10% de sa population — des réfugiés vivant majoritairement dans la rue — qui éprouve durement ses modestes infrastructures.

« La ville s’est transformée, on ne contrôle plus rien », déplore Sanchez, un jeune de 21 ans qui affirme que l’afflux des migrants a entraîné une hausse des agressions et de la violence en général.

« Jusqu’à quand devrons-nous attendre que les autorités fassent quelque chose? Elles ne font rien! Les autorités, c’est nous », lance de son côté Cristina Gomes, qui elle aussi souhaite une expulsion pure et simple des immigrants.

La nouvelle qu’un commerçant de Pacaraima avait été agressé par des Vénézuéliens a mis le feu aux poudres samedi.

Interrogé sur des accusations de xénophobie des habitants de la bourgade, Sanchez se défend: « Ici il n’y a pas de xénophobie, juste une population fatiguée ».

« Ils sont venus avec des bouteilles, des bâtons, en criant ‘dehors’. On a dû courir vers les montagnes avec les enfants alors qu’ils brûlaient nos affaires, notre nourriture, nos papiers, nos matelas, nos draps », raconte une Vénézuélienne de 17 ans, Nayelis García, rencontrée sous les tentes du poste-frontière protégé par les militaires brésiliens.

Son bébé de un an dans les bras, Nayelis espère, avec son mari, ses tante, nièce et soeur, pouvoir déposer une demande d’asile qui leur permettrait de régulariser temporairement leur situation au Brésil et de chercher un emploi.

Deux nuits dans la montagne

A quelques mètres, au bord de la route reliant le Brésil et le Venezuela, Eleiser Balza se souvient d’une « avalanche » de personnes, « armées de bâtons et de machettes », qui ont rossé des migrants, et même des enfants.

« On a passé deux nuits dans la montagne sans manger ni boire », jusqu’à ce qu’on pense que la situation s’était calmée, dit-il.

Ses papiers dans la main, Balza, accompagné de sa femme, espère se rendre à Boa Vista, la capitale de l’Etat de Roraima, puis à Belo Horizonte, dans le sud-est du Brésil. Ils rêveraient d’y refaire leur vie, avec l’aide d’un beau-frère qui s’est déjà établi dans cette région dynamique.

Dans les rues de Pacaraima, plus proches de Miami que de Brasília (4.400 km), on entend davantage parler l’espagnol que le portugais, et de nombreux véhicules ont des plaques du Venezuela et du Brésil. Le Coca-cola qu’on y boit est « fabriqué au Venezuela ».

Entre ceux qui souhaitent un accueil des réfugiés dans n’importe quelle condition et ceux qui prônent une expulsion, de nombreux habitants estiment que la population du Roraima est délaissée et que les autorités doivent améliorer la qualité des services pour éviter que se répètent les violences.

« Les gens ont explosé parce qu’ils se disent qu’ils sont délaissés par rapport aux Vénézuéliens, c’est peut-être la cause de la violence », suppute un commerçant, Fabio Quinco, dont le magasin se trouve en face d’un des campements détruits.

Quinco comprend la violence et l’angoisse de ses voisins de Pacaraima, mais il est « totalement opposé à la violence ».

Un cortège d’une trentaine de véhicules a parcouru le centre de Pacaraima lundi soir, distribuant des ballons blancs et des messages de paix.

« Nous voulons vivre en paix, sans agression », disait une femme dans un porte-voix.

LES MIGRANTS DU VENEZUELA CRAIGNENT PLUS LA CRISE QUE LA XÉNOPHOBIE

Daisy Santana a fui la crise au Venezuela, quitte à se confronter à la xénophobie. Des milliers de migrants traversent ainsi la Colombie vers l’Equateur et le Pérou, sachant qu’ils s’exposent à des réactions de rejet, voire des agressions.

Un foulard protège à peine Daisy du froid de Tulcan, dans les Andes équatoriennes à la frontière de la Colombie, point de passage des Vénézuéliens en route pour reconstruire leur vie dans un autre pays sud-américain.

« Nous avons tous peur. Mais nous aurions plus peur encore si nous devions nous en retourner », explique cette femme de 48 ans à l’AFP, d’un ton résigné.

Accoutumée au climat chaud de son pays, Daisy frisonne encore plus lorsqu’elle évoque les nouvelles du Brésil: une foule furieuse a brûlé samedi les maigres biens de quelques uns de ses compatriotes qui fuyaient aussi un pays en pleine faillite.

Cette réaction violente d’habitants de Pacaraima, à la frontière nord du géant sud-américain, a été suscitée par un vol attribué à des Vénézuéliens. Dans cette région, comme à Ipiales et Cucuta, dans le sud-ouest et le nord-est de la Colombie, des milliers de migrants arrivent chaque jour. Ils forment d’interminables cortèges.

En quête de sécurité

Daisy s’accroche à son sac à dos noir et aux tennis roses emportés lorsqu’elle a quitté son pays, il y 17 jours.

Elle a traversé toute la Colombie et attend de pouvoir entrer en Equateur, qui désormais exige un passeport pour laisser les migrants poursuivre leur périple. Selon les autorités colombiennes, la moitié d’entre eux n’ont que leur carte d’identité, la pénurie de papier au Venezuela empêchant l’impression de nombreux documents.

Daisy non plus n’a pas de passeport. « Nous cherchons la sécurité ailleurs car dans notre pays, nous ne pouvons pas être tranquilles », dit-elle, soulignant qu' »être ailleurs c’est mieux que d’être au Venezuela ».

Elle a franchi les 1.500 km entre Cucuta et Tulcan « pour recommencer à zéro » au Pérou, voyageant la plupart du temps à bord d’un véhicule. Mais pas toujours.

Non loin d’elle, Roberto Farias est emmitouflé dans une couverture. Il a mal aux pieds, enflés d’avoir tant marché sur les routes montagneuses de Colombie, parfois de nuit.

« Il nous est arrivé de devoir marcher la journée entière parce que personne ne nous prenait » à bord d’un véhicule, raconte ce barbu de 29 ans.

Comme Daisy, il porte un sac à dos noir et quelque chose de rose: une valise. Tous deux vont au Pérou et s’inquiètent de l’accueil qui leur sera réservé.

« J’ai un peu peur (…) Espérons que tout se passe bien et que l’on ne nous rejette pas », lâche-t-il.

En quête d’humanité

Malgré tout, ils ont eu de la chance : comme des milliers de migrants qui arrivent chaque jour à Tulcan, ils ont été aidés par des inconnus qui leur ont donné de la nourriture ou des médicaments.

« Beaucoup de gens nous traitent mal et autant nous traitent bien. C’est comme partout, » dit Roberto.

Le prochain défi est de franchir la frontière et poursuivre leur route jusqu’au Pérou, où de nombreux Vénézuéliens ont de la famille.

Mais à partir de samedi, le Pérou aussi va exiger un passeport.

La Colombie, qui a reçu plus d’un million de Vénézuéliens au cours des 16 derniers mois et en a régularisé temporairement 820.000, a dénoncé la mesure prise par ses voisins, estimant que cela favorise les migrations clandestines.

« Nous n’avons aucune intention de violer la loi. Nous demandons simplement une aide humanitaire », explique José Antonio Estevez, qui espère arriver au Pérou avant la journée fatidique.

EQUATEUR OUVRE UN « CORRIDOR HUMANITAIRE » VERS LE PÉROU

A quelques heures d’un durcissement des conditions d’entrée au Pérou, l’Equateur a décidé vendredi d’ouvrir un « corridor humanitaire » pour permettre à des milliers de Vénézuéliens fuyant leur pays en crise de rejoindre par autocar la frontière péruvienne.

Alors que l’Amérique latine tente de faire face à sa plus grande crise migratoire, Quito a mis en place un service de transport gratuit pour les Vénézuéliens en provenance de Colombie qui se dirigent vers le Pérou, une des économies les plus dynamiques de la région.

« Trente-cinq (autocars transitent) en ce moment par le corridor humanitaire et nous allons continuer tant que ce sera possible », a déclaré le ministre équatorien de l’Intérieur Mauro Toscanini.

A partir de samedi, le Pérou va exiger des ressortissants vénézuéliens un passeport, alors que jusqu’à présent une simple carte d’identité suffisait. L’Equateur, pays de transit pour nombre de ces migrants cherchant à se rendre au Pérou, au Chili ou en Argentine, a mis en place une mesure similaire samedi dernier.

A bord des bus affrétés par le gouvernement équatorien circulent donc des Vénézuéliens sans passeport. « Certains se trouvaient déjà dans le pays avant (que Quito n’exige un) passeport et évidemment il faut les transporter », a expliqué le ministre de l’Intérieur.

« Je suis venu ici avec un sac sur le dos à travers la Colombie et l’Equateur, comme tous les Vénézuéliens », a raconté à l’AFP Edgar Torres, professeur d’éducation physique de 22 ans originaire de Caracas, heureux d’être arrivé avant samedi à Tumbes, à la limite entre l’Equateur et le Pérou (nord).

A l’image de nombre de ses compatriotes qui font la queue devant ce centre d’accueil frontalier au milieu des plantations de bananes, il n’a ni passeport ni argent.

Le rythme des arrivées à la frontière péruvienne, jusqu’ici de 2.500 à 3.000 réfugiés par jour, devrait s’accélérer. Le Pérou s’attend à accueillir 100.000 réfugiés vénézuéliens dans les prochaines semaines, ce qui portera leur total à un demi-million.

Pénurie de papier

Dans cette zone frontalière au climat tropical à un millier de kilomètres de Lima, l’église catholique distribue aux migrants leur premier repas chaud depuis plusieurs jours.

Nombre d’entre eux sont arrivés à pied. Partis du Venezuela début août, ils ont accéléré le pas pour atteindre la frontière avant ce week-end.

« Justement, je suis arrivé juste à temps pour pouvoir entrer », confie soulagée Angeli Vergara, une secrétaire de 22 ans. « Voilà deux ans que j’attends le passeport et on ne me l’a toujours pas remis », se lamente-t-elle.

La décision du Pérou et de l’Equateur d’exiger un passeport revient à fermer la porte au nez de nombre de Vénézuéliens, car obtenir un passeport dans ce pays est devenu un parcours du combattant en raison de la crise économique et de la pénurie généralisée, qui affecte aussi le papier servant à imprimer les documents officiels.

Le gouvernement vénézuélien, lui, assure que tous ces millions de migrants « vont revenir » grâce aux réformes économiques du président Nicolas Maduro.

Les Nations unies évaluent à 2,3 millions le nombre de personnes ayant préféré partir ces dernières années pour échapper à la misère au Venezuela, soit 7,5% de sa population de 30,6 millions, selon le dernier recensement.

Face à l’ampleur de cette crise migratoire, les Nations unies vont mettre en place une cellule de crise régionale, a annoncé vendredi Stephane Dujarric, porte-parole du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres.

De leur côté, deux agences de l’ONU, le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), ont appelé jeudi les pays latino-américains à continuer d’accueillir les réfugiés vénézuéliens, dénonçant les nouvelles exigences aux frontières mises en place par Lima et Quito.

« Personne ne parle de fermer la frontière, il s’agit d’exercer un meilleur contrôle migratoire pour des raisons de sécurité. 80% des Vénézuéliens qui arrivent au Pérou ont leur passeport », s’est défendu le ministre péruvien de l’Intérieur Mauro Medina.

Les Vénézuéliens sont étranglés par la crise économique: l’inflation pourrait atteindre 1.000.000% fin 2018 selon le Fonds monétaire international, et le PIB devrait s’effondrer de 18%.

L’exode des Vénézuéliens, mais aussi des Nicaraguayens fuyant la crise politique, met toute la région sous tension, comme l’ont montré les violences du week-end dernier à la frontière brésilienne contre des migrants vénézuéliens.

Signe de l’inquiétude des autorités, l’Equateur a invité les ministres des Affaires étrangères de 13 Etats de la région, dont le Venezuela, à une réunion les 17 et 18 septembre sur ce sujet.

(Afp)

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