vendredi , 15 novembre 2019
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Turquie : La crise avec Washington s’envenime

La Turquie a basculé la semaine dernière dans une crise monétaire. Après des années d’érosion, la livre turque s’est effondrée sur fond de tensions avec les Etats-Unis et de défiance envers la gestion économique de Recep Tayyip Erdogan. Des coups de feu ont été tirés tôt lundi contre l’ambassade américaine à Ankara sans faire de victime. L’administration Trump a rejeté une offre de la Turquie qui proposait de libérer un pasteur américain en échange de l’arrêt des procédures contre une banque turque qui pourrait faire face à des amendes colossales aux Etats-Unis.

La devise turque a perdu environ 40% de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année et connu une spectaculaire débâcle ces derniers jours. Après une accalmie, elle a replongé vendredi, alors que la crise avec Washington s’envenime.

Pour les économistes, Ankara doit prendre des mesures urgentes pour redresser sa monnaie dont l’agonie inquiète l’Europe. Mais la plupart des remèdes qu’ils préconisent vont à l’encontre de la politique menée jusqu’ici par M. Erdogan.

Relever les taux

Les économistes répètent depuis plusieurs mois qu’une hausse significative des taux d’intérêt de la banque centrale est nécessaire pour soutenir la livre et enrayer l’inflation galopante.

Mais M. Erdogan s’oppose fermement à une telle mesure. Les marchés ont été sidérés le mois dernier par le refus de la banque centrale de suivre cette voie en dépit de la gravité de la situation.

La banque centrale a néanmoins eu discrètement recours ces derniers jours à un mécanisme lui permettant de hausser de facto son taux au jour le jour.

Ce moyen détourné « a renforcé les inquiétudes selon lesquelles (la banque centrale) craint de subir les foudres » du gouvernement, souligne William Jackson, de Capital Economics.

Regagner la confiance

Les économistes s’interrogent sur la capacité de M. Erdogan à affronter la crise actuelle, d’autant plus qu’il a nommé en juillet son gendre relativement novice, Berat Albayrak, aux Finances.

Les positions « peu orthodoxes » de M. Erdogan, convaincu par exemple que baisser les taux fait baisser l’inflation, ont créé une « crise de confiance », souligne Timothy Ash, économiste spécialisé dans les marchés émergents.

Vendredi, les agences de notation Standard and Poor’s et Moody’s ont abaissé la note de la dette de la Turquie, la première déplorant l’absence de plan « crédible » d’Ankara face aux turbulences actuelles.

Après des années de forte croissance, grâce notamment aux largesses du gouvernement, les économistes appellent à ralentir la machine.

Albayrak a assuré jeudi qu’il combattrait l’inflation et imposerait la rigueur budgétaire. Mais les marchés attendent des actions.

Apaiser les tensions

Si elle n’est pas la seule cause de l’effondrement de la livre, la crise avec les Etats-Unis, liée notamment au sort d’un pasteur américain en Turquie, y a largement contribué.

Pendant que les tensions avec Washington se renforcent, Ankara multiplie les contacts avec la Russie et l’Europe, qui a vivement critiqué les atteintes aux droits de l’Homme en Turquie depuis deux ans.

La crise avec les Etats-Unis va pousser M. Erdogan à être « considérablement plus prudent dans son approche avec l’UE », souligne le cabinet Eurasia Group.

Les libérations cette semaine de deux soldats grecs et du président d’Amnesty International en Turquie ne sont « pas une coïncidence », souligne une source diplomatique européenne.

Demander de l’aide ?

La Turquie va-t-elle avoir recours au Fonds monétaire international (FMI) ? La question se pose aujourd’hui dans les cercles économiques.

Mais faire appel au FMI supposerait que M. Erdogan, qui s’enorgueillit d’avoir « réglé les dettes » de son pays, ravale sa fierté et que Washington, tout-puissant dans cette institution, donne son accord. Deux obstacles de taille.

Albayrak a indiqué que la Turquie n’avait « aucun contact avec le FMI », ajoutant qu’Ankara oeuvrerait plutôt à attirer de nouveaux investissements.

Erdogan a déjà obtenu jeudi un chèque de 15 milliards de dollars de l’émir du Qatar.

Mais la 17e puissance économique mondiale est « bien trop importante pour rester longtemps à flots avec des petites doses d’argent étranger », nuance Holger Schmieding, économiste Berenberg.

Pour l’instant, « demi-mesures »

Les autorités turques tentent pour le moment de stopper la débâcle de la livre sans toucher aux taux de la banque centrale.

Celle-ci a promis de fournir aux banques les liquidités nécessaires et Ankara a dressé de nouvelles barrières contre la spéculation sur la livre turque.

Pour l’instant, le gouvernement turc « n’a fait que le strict minimum », juge Capital Economics.

Erdogan « va vraisemblablement essayer de tenir avec des demi-mesures dans les semaines à venir », anticipe M. Schmieding, de Berenberg. « Il est peu probable que cela arrange les choses de manière décisive ».

COUPS DE FEU CONTRE L’AMBASSADE AMÉRICAINE

Des coups de feu ont été tirés tôt lundi contre l’ambassade américaine à Ankara sans faire de victime, ont rapporté les autorités, dans un contexte de vives tensions entre la Turquie et les Etats-Unis.

Un ou plusieurs individus non identifiés ont tiré plusieurs fois depuis un véhicule sur le bâtiment de l’ambassade américaine vers 05H30 (02H30 GMT) lundi, selon un communiqué du gouvernorat d’Ankara.

Aucun blessé n’était à déplorer, a indiqué le gouvernorat, ajoutant qu’une enquête était en cours.

Un impact de balle était clairement visible sur une guérite de sécurité, a constaté une journaliste de l’AFP.

« Nous pouvons confirmer qu’un incident de sécurité a eu lieu tôt ce matin », a affirmé David Gainer, porte-parole de l’ambassade américaine, interrogé par l’AFP, confirmant également l’absence de victime.

Cet incident survient à un moment de fortes tensions entre la Turquie et les Etats-Unis, pourtant alliés au sein de l’Otan.

En raison de la détention pendant un an et demi puis l’assignation à résidence d’un pasteur américain fin juillet, Washington a imposé des sanctions contre Ankara, qui a immédiatement répliqué.

« L’attaque contre l’ambassade américaine est une provocation évidente », a réagi Ömer Celik, ancien ministre aux Affaires européennes, désormais porte-parole du Parti de la Justice et du Développement (AKP, au pouvoir).

La crise diplomatique entre Ankara et Washington a notamment inquiété les marchés, déjà défiants face à la mainmise sur l’économie du président Recep Tayyip Erdogan, et fait s’effondrer la livre turque.

« Il n’y a aucune différence entre les attaques contre notre économie et celles qui visent notre drapeau ou notre appel à la prière », a déclaré M. Erdogan dans un communiqué diffusé lundi, en amont de la fête musulmane du sacrifice.

« Ceux qui pensent qu’ils nous feront céder avec les cours des devises verront bientôt leur erreur », a ajouté le chef de l’Etat turc, signe que les tensions ne faiblissent pas.

WASHINGTON A REJETÉ UNE OFFRE D’ANKARA

L’administration Trump a rejeté une offre de la Turquie qui proposait de libérer un pasteur américain en échange de l’arrêt des procédures contre une banque turque qui pourrait faire face à des amendes colossales aux Etats-Unis, a affirmé lundi le Wall Street Journal.

Washington et Ankara sont engagés dans un bras de fer diplomatique entre autres notamment sur le sort du pasteur américain Andrew Brunson, accusé de « terrorisme » en Turquie où il a été détenu pendant un an et demi et est désormais placé en résidence surveillée.

Les Etats-Unis, qui exigent en vain la libération du pasteur Brunson de la part d’Ankara, son allié au sein de l’Otan, ont imposé une série de sanctions contre la Turquie, qui a répliqué avec des mesures similaires.

En échange de la libération de M. Brunson, et de celle d’autres Américains détenus en Turquie ainsi que de trois employés turcs des missions américaines dans le pays, Ankara a demandé à Washington d’abandonner son enquête sur la banque Halkbank, rapporte le Wall Street Journal.

Cette banque publique turque pourrait se voir infliger une énorme amende car soupçonnée par les Etats-Unis d’avoir aidé l’Iran à contourner les sanctions américaines.

Son ex-directeur général adjoint, Mehmet Hakan Atilla, a d’ailleurs été condamné par un tribunal américain à 32 mois d’emprisonnement pour fraude bancaire et conspiration dans une affaire qui porte sur des milliards de dollars.

Mais les Etats-Unis ont rejeté l’offre de la Turquie affirmant qu’une possible amende contre la Halkbank et d’autres contentieux ne seraient pas discutés tant que le pasteur Brunson ne sera pas libéré, a précisé au journal un haut responsable de la Maison Blanche.

« Un vrai allié au sein de l’Otan n’aurait, dès le départ, jamais arrêté le pasteur Brunson », a estimé cette source requérant l’anonymat.

Un tribunal turc a rejeté vendredi une nouvelle demande de levée de l’assignation à résidence du pasteur américain Andrew Brunson, qui risque jusqu’à 35 ans de prison pour espionnage et activités « terroristes », des accusations qu’il rejette en bloc.

Ces tensions diplomatiques, et son lot de sanctions et de mesures de rétorsion, ont contribué à la chute de la livre turque sur les marchés financiers.

[Afp]

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