mercredi , 14 novembre 2018
Accueil / International / Asie / Yémen : L’enquête saoudienne ne sera pas crédible

Yémen : L’enquête saoudienne ne sera pas crédible

L’ONU a demandé une enquête « crédible » après le raid aérien qui a tué au moins 29 enfants au Yémen. Mais « les enquêtes que l’on mène sur soi-même, sans supervision internationale, posent toujours problème », confie à l’AFP James Dorsey, spécialiste de la région à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour. « Les résultats en seront contestés et ne pourront être considérés comme crédibles ». L’avis d’Akshaya Kumar, directrice adjointe de l’ONG Human Rights Watch pour l’ONU, est plus tranché: « La triste vérité est que l’on a donné aux Saoudiens l’opportunité d’enquêter sur eux-mêmes et les résultats sont risibles ».

L’ONU a demandé une enquête « crédible » après le raid aérien qui a tué au moins 29 enfants au Yémen, mais experts et ONG doutent que l’Arabie saoudite, qui dirige la coalition impliquée dans l’attaque, soit capable ou désireuse de la mener à bien.

La coalition militaire sous commandement saoudien, soumise à d’intenses pressions internationales, a consenti à ouvrir une enquête le 10 août, au lendemain de la mort dans le bombardement d’un bus scolaire d’au moins 29 enfants dans la ville de Dayhan, tenue par la rébellion Houthie dans le nord du Yémen.

Pour l’ambassadrice britannique à l’ONU Karen Pierce, qui préside actuellement le Conseil de sécurité et s’exprime en son nom, cette enquête doit être « crédible et transparente ».

Mais « les enquêtes que l’on mène sur soi-même, sans supervision internationale, posent toujours problème », confie à l’AFP James Dorsey, spécialiste de la région à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour. « Les résultats en seront contestés et ne pourront être considérés comme crédibles ».

L’avis d’Akshaya Kumar, directrice adjointe de l’ONG Human Rights Watch pour l’ONU, est plus tranché: « La triste vérité est que l’on a donné aux Saoudiens l’opportunité d’enquêter sur eux-mêmes et les résultats sont risibles ».

Annonçant l’ouverture de ces investigations, la coalition –qui intervient depuis 2015 en soutien aux forces gouvernementales contre les Houthis– a pour l’instant évoqué des « dommages collatéraux subis par un bus de passagers » à l’occasion d’une « opération des forces de la coalition ».

Pour Sheila Carapico, professeur à l’université américaine de Richmond, « un raid aérien contre un bus d’écoliers semble être une violation flagrante des lois de la guerre. Mais en l’absence d’enquêteurs professionnels et indépendants, on ne saura sans doute jamais ».

« Malheureusement », confie-t-elle à l’AFP, « l’armée saoudienne va certainement refuser toute enquête indépendante et ses principaux fournisseurs d’armes, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ne semblent pas prêts à aller dans ce sens. Le royaume d’Arabie saoudite, qui n’a aucune expérience dans ce genre d’enquête, se contente presque toujours de publier des démentis ».

« Très improbable »

Paris, Londres et Washington, qui soutiennent politiquement et arment la coalition dirigée par Ryad, ont condamné la frappe.

Mais ni la France, ni le Royaume-Uni,ni les Etats-Unis n’ont exigé l’envoi d’enquêteurs indépendants, contrairement à ce qu’ont demandé notamment les Pays-Bas, par la voix de leur ambassadrice-adjointe à l’ONU.

L’enquête devra être « approfondie et transparente », s’était contentée de déclarer jeudi Heather Nauert, porte-parole du département d’Etat américain.

Elle a indiqué dans un communiqué que le secrétaire d’Etat Mike Pompeo s’était entretenu lundi par téléphone avec le prince héritier saoudien Mohamed ben Salmane. Les deux hommes ont évoqué « le travail de l’émissaire spécial de l’ONU pour résoudre le conflit au Yémen », a-t-elle souligné, sans autre détail.

« L’expérience de l’Arabie saoudite en la matière, son manque de transparence et ses pratiques en matière de droits de l’Homme ne donnent pas beaucoup de raisons d’avoir confiance en une enquête qu’elle va mener », regrette James Dorsey. « Et, pour les mêmes raisons, il est très improbable qu’elle accepte une enquête indépendante ».

Depuis le lancement de l’offensive de la coalition contre les rebelles Houthis, les civils yéménites ont payé un lourd tribut sans que les responsabilités ne puissent être clairement établies.

En septembre 2015, une salle de mariage a été touchée, faisant 131 morts (la coalition a démenti être impliquée). En octobre 2016, le bombardement d’une cérémonie funéraire à Sanaa a causé la mort de 140 personnes.

La coalition a fini par admettre sa responsabilité dans certains raids, mais en accusant toujours les Houthis de se servir de civils comme boucliers humains.

Lundi, le ministre d’Etat émirati aux Affaires étrangères, dont le pays est un pilier de la coalition, a admis que des bavures pouvaient se produire.

« Cette guerre a été et reste une sale guerre » où des civils sont bombardés et tués, a déclaré Anwar Gargash lors d’une conférence de presse.

Réagissant aux appels pour une enquête indépendante, le ministre a rappelé que dans divers conflits, de nombreuses parties n’avaient pas autorisé de telles investigations dans des zones de guerre. « L’appel devrait plutôt porter sur un renforcement de nos règles d’engagement », a-t-il estimé.

Pendant les guerres en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, où la force aérienne a été largement employée, de nombreux civils ont été victimes de bombardements. Les enquêtes menées par les belligérants ont parfois admis des « dommages collatéraux ». La venue d’enquêteurs indépendants a été exceptionnelle.

LES ÉMIRATS VEULENT « BRISER » AL-QAÏDA AU YÉMEN

Les Émirats arabes unis, pilier d’une coalition militaire intervenant au Yémen, se disent déterminés à venir à bout d’Al-Qaïda dans le sud du pays, tout en niant avoir négocié des accords avec le groupe jihadiste.

« Indépendamment de l’évolution générale du conflit au Yémen, les Émirats arabes unis continueront leur action jusqu’à ce qu’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) soit brisé en tant que menace régionale et mondiale », a déclaré lundi un haut responsable militaire émirati, après une tournée organisée pour la presse étrangère dans le sud du Yémen.

Interrogé à Dubaï sur des informations de presse faisant état d’accords secrets avec Al-Qaïda pour que ses combattants se retirent avec leurs armes de localités qu’ils occupaient, le général Mousallam Al-Rashedi a fermement rejeté cette « fausse accusation », selon lui sans fondement, qui le « met en colère ».

« Il n’y a rien à négocier avec ces types », a-t-il dit.

Officiellement, les Émirats interviennent depuis mars 2015 au Yémen, aux côtés de l’Arabie saoudite, pour repousser les rebelles pro-iraniens Houthis –venus du nord– qui ont pris la capitale Sanaa et progressé vers le sud, après avoir chassé le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi.

Mais quand ils ont aidé les forces pro-Hadi à reprendre, durant l’été 2015, cinq provinces du Sud, ils se sont heurtés à la présence de jihadistes qui ont profité du chaos pour prospérer dans ces régions, allant même jusqu’à contrôler pendant un an Moukalla, chef-lieu de la vaste province de Hadramout.

Plus de deux ans plus tard, le général yéménite Faraj Salemine al-Bahsani, gouverneur de la province et commandant de la 2e zone militaire couvrant une bonne partie du sud, décrit comment Al-Qaïda a été chassé de Moukalla.

« Avec l’aide des Emirats »

« Nous avons formé une force de soldats de la région, avec l’aide des Emirats », a-t-il déclaré. « L’aviation de la coalition a paralysé Al-Qaïda avant de l’expulser de la région », a-t-il expliqué dans son bureau, sous un portrait du président Hadi.

Des experts ont expliqué à l’époque qu’Al-Qaïda, qui avait institué la terreur d’avril 2015 à avril 2016 à Moukalla, avait préféré se retirer sans combat afin de préserver ses forces et de se replier vers des zones difficiles d’accès.

La situation semble normale aujourd’hui à Moukalla. La ville vit sous perfusion des Emirats qui ont rétabli les services publics et fournissent l’essentiel de l’aide qui permet de faire fonctionner les hôpitaux, les écoles, les tribunaux et le port, selon le gouverneur.

Quelque 170 voitures et 500 motos flambant neuves ont été envoyées à la police de Moukalla par leurs collègues d’Abou Dhabi, a précisé un officier émirati.

Le port de Moukalla, essentiel pour le ravitaillement de l’ensemble de la province, paraît très actif. Un remorqueur, fourni par les Emirats, accélère le ballet des navires marchands.

Pour illustrer le reflux d’Al-Qaïda, un responsable militaire émirati a affirmé qu’il n’y avait eu que cinq attaques d’Aqpa dans le sud du Yémen au premier semestre 2018, contre 77 au cours de la même période de 2016.

Selon lui, jusqu’en 2016, Aqpa avait une présence importante dans des grandes villes, ce qui constituait une source importante de financement et de recrutement pour le groupe.

Les Emirats ont formé et équipé 60.000 combattants yéménites, dont 30.000 ont été directement impliqués dans la lutte contre Aqpa, a-t-il assuré.

3,8 milliards USD d’aide

Au total, environ 1.000 combattants d’Aqpa ont été tués depuis 2015, dont 13 des 18 leaders les plus recherchés, et 1.500 capturés, a déclaré la même source.

Par ailleurs, les Emirats ont donné 3,8 milliards de dollars d’aide depuis 2015 pour soutenir et stabiliser le Yémen, selon ce responsable militaire émirati.

Les attaques de drones attribuées aux Etats-Unis et visant Aqpa n’ont pas cessé au Yémen où Américains, Emiratis et forces gouvernementales yéménites coordonnent leurs actions.

Aqpa avait revendiqué l’attaque meurtrière contre le journal satirique parisien Charlie Hebdo en janvier 2015.

Selon le général Rashedi, depuis début 2016, Aqpa a « perdu la moitié du territoire qu’il contrôlait » dans le sud du Yémen et « sa capacité à transporter le terrorisme mondialement a été sérieusement entravée ».

Le général Bahsani a admis que la province de Hadramout n’avait pas été totalement nettoyée des combattants d’Aqpa et du groupe Etat islamique (EI) qui s’est implanté tardivement dans le sud du Yémen. Il leur a attribué des assassinats de responsables de la sécurité.

Le 12 juillet, Amnesty International a fait état de « violations flagrantes » des droits de l’Homme au Yémen dans des prisons secrètes gérées par les Emirats, qui peuvent être « assimilées à des crimes de guerre ».

Les Emirats ont « rejeté ce rapport politiquement orienté », affirmant que les prisons au Yémen sont « sous l’autorité de Yéménites ».

A lire aussi

Les Oppositions congolaise, en Suisse, après avoir désigné un candidat commun.

RDC : Un coup de théâtre après une candidature commune de l’opposition

L’unité de l’opposition vient de voler en éclats seulement vingt-quatre heures après avoir choisi Martin …

Laisser un commentaire