vendredi , 25 mai 2018
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L’Afrique se révolte contre la monnaie coloniale

Créé en 1945 comme « franc des colonies françaises d’Afrique », le franc Cfa est aujourd’hui arrimé à l’euro et cours dans quinze États africains. Ce mois de janvier, les Africains ont lancé un vaste mouvement pour sortir de cette servitude monétaire. Le combat aboutirat-il ?

C’est l’exemple typique de la servitude volontaire, qui nuit à l’Afrique depuis les proclamations d’indépendances des années soixante. En fin d’année dernière, le président sénégalais, Macky Sali, se rend en visite en France. Alors que le débat s’amplifie en Afrique au sujet du maintien ou non du franc Cfa qui a cours dans 14 pays d’Afrique centrale et de l’Ouest, M. Sail soutient, devant les caméras françaises, que « le franc Cfa est une bonne monnaie à garder ». Même les Français, qui imposent cette monnaie aux pays africains depuis 1945, mais sont déstabilisés par les mouvements de plus en plus nombreux en Afrique contre cette monnaie, sont étonnés. Un compatriote de Sali, Kémi Seba est indigné par les propos de son président: « Les africains en ont conscience et ils le crient partout dans le monde, cette monnaie nous appauvrit.

Elle permet à la France de nous ramener à l’époque coloniale. Le président (Macky Sali), comme s’il n’était pas conscient de cela, vient, devant les antennes télé du monde entier, hurler son amour pour une monnaie qui tend à nous asservir. Une carence en dignité incommensurable qui même, embarrasse au plus haut point l’oligarchie française ».

Kémi Seba ne décolère pas: « l’histoire retiendra, sans nul doute, que Macky Sali aprés avoir légiféré les APE (Accords de partenariat économique avec l’Europe), qui voient l’Afrique perdante et ce à chaque fois, a franchi la limite en démissionnant de son devoir le plus important trahissent ainsi le legs des Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia et autres.

Les déclarations en France du Président du Sénégal, ont été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres en Afrique et dans la diaspora africaine en Europe, qui rejette de plus en plus l’usage de cette monnaie. En effet nombreux sont les économistes qui prônent la sortie des pays africains du Franc CFA, créé en 1945 et arrimé à l’Euro, jugé « colonisliste ». Ils soutiennent notamment que cette monnaie freine le développement économique des pays africains et surtout maintient une dépendance de ces derniers vis-à-vis de l’ancienne métropole.

Un appel à la mobilisation anti-franc Cfa a été aussitôt lancé le 26 décembre, par des organisations panafricanistes. Le 7 janvier, dans les rues d’Abidjan, Bamako, Bruxelles, Dakar, Kinshasa, mais aussi Londres, Ouagadougou ou encore Paris des rassemblements, des manifestations ou des conférences se sont tenus pour dénoncer cet asservissement monétaire.

Il y a 33 ans, l’économiste camerounais Joseph Tjuidjang Pouemi dénonçait, dans son livre Monnaie, servitude et liberté, le franc Cfa comme un instrument de « répression monétaire de l’Afrique ». Sa disparition dans cas circonstances troubles avait jeté l’effroi, mais conforté des panafricanistes dans l’idée qu’il fallait se débarrasser d’une monnaie gérée essentiellement par le trésor français. En 2015, le président tchadien, Idriss Déby, avait jeté un pavé dans la mare, en demandant une révision de cette monnaie, afin qu’elle soit une monnaie vraiment africaine.

L’économiste ivoirien Nicolas Agbohou a écrit, il y a trois ans, un livre qui a fait sensation: « le Franc cfa et l’euro contre l’Afrique ». Pourquoi? « Je vois objectivement le danger qui arrive, répondil. Dans 36 ans, en 2050, l’Afrique aura 2 milliards d’habitants à nourrir. Il faut préparer la vie de ces 2 milliards de personnes. En d’autres termes, il faut changer de politique économique. Or nous ne pouvons pas faire une politique économique sans la maîtrise de la monnaie. Donc, conscient de ce problème, je me suis appesanti sur le Franc CFA et après étude je me suis rendu compte que « franc CFA » voulait tout simplement dire « franc des Colonies françaises d’Afrique (CFA) ».

Pour continuer à piller l’Afrique après les indépendances formelles de 1960, le colon français a redéfini le franc CFA comme: le « franc de la Communauté Française d’Afrique ». Mais c’est un simple maquillage! dénonce-t-il.

A la question, pourquoi estimezvous dans votre livre que Le Franc CFA et l’Euro [sont] contre l’Afrique? l’auteur argumente: « Tout simplement parce que le franc CFA est d’origine nazie. Il s’agit d’un mécanisme mis sur pied pour permettre à la France de tirer profit non seulement des richesses naturelles, mais aussi du travail des Africains. Le franc CFA a été créé le 25 décembre 1945, conformément à l’article 3 du décret 45/0136 par le général De Gaulle. Et le franc CFA qui veut dire le franc des Colonies françaises d’Afrique est une monnaie purement coloniale inventée par et pour les intérêts des colons pour dévaster l’Afrique. La survivance du franc CFA n’est que la perpétuation de cet appauvrissement ».

La répression monétaire dont parlais Tjuidjang Pouemi a toujours cours, explique M. Agbohou. Lorsqu’on regarde les institutions de la zone franc CFA, notamment le conseil d’administration des trois banques centrales, fait-il observer, on voit que les Français y sont présents et disposent du droit de véto. Autrement dit ce n’est pas son utilisation qui fait problème, mais le franc CFA lui-même.

Son fonctionnement appartient à la France qui l’utilise pour ses propres intérêts et donc contre les intérêts des Africains. Aussi bien à la Banque des Etats d’Afrique centrale (BEAC) qu’à la Banque des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) qu’à la Banque centrale des Comores (BCC), la France nomme des représentants qui disposent d’un droit de véto.

Autrement dit, poursuit l’auteur, « si les Africains présents aux conseils d’administration de ces différentes banques décident de prendre des décisions qui défendent les intérêts de l’Afrique en touchant aux intérêts de la France, ces décisions ne pourront pas être validées puisque les Français voteront « contre ». Ce d’autant plus qu’il est clairement mentionné dans les textes régissant ces trois banques centrales que « les décisions se prennent à l’unanimité ».

Le mécanisme du « compte d’opérations » qui régit le franc Cfa est lui aussi démonté.

Ce compte d’opérations, analyse M. Agbohou, est d’inspiration nazi. « II a été appliqué à la France par les nazis et après la Libération, le général De Gaulle a décidé de l’appliquer aux Africains depuis 1945. Conformément aux accords monétaires entre la France et l’Afrique, le principe de la centralité des réserves des changes fonctionne de la manière suivante les Africains doivent déposer, et ils le déposent effectivement, l’intégralité de leurs recettes d’exportation dans des comptes ouverts à la banque centrale de France ».

De 1945 à 1973, poursuit-il, quand les Africains exportaient par exemple les matières premières pour 100 milliards de dollars, ils déposaient tous les 100 milliards de dollars.

dans le Trésor français. De 1973 jusqu’en 2005, s’ils exportaient pour 100 milliards de dollars, les Africains étaient obligés de déposer 65 milliards au Trésor français dans le fameux compte d’opérations.

Depuis le 20 septembre 2005 jusqu’à aujourd’hui, on est passé à 50%. « Ce qui veut dire que si les Africains exportent à hauteur de 100 milliards de dollars ou d’Euros, de Yuans, etc. ils sont tenus de déposer 50 milliards en France. S’en suivent plusieurs conséquences majeures.

La première est celle-ci: puisque le compte d’opérations est d’origine nazie, la France s’en est servie et s’en sert encore pour s’approvisionner gratuitement en matières premières africaines. C’est-àdire que la France dit aux Africains d’exporter les matières premières dont elle a besoin pour 100 millions d’euros par exemple. Lorsque les Africains ont exporté, au lieu de les payer, la France prend son stylo et écrit un signe PLUS dans le compte. Elle ne débourse aucune devise. Or si ce sont les Nigérians ou les Ghanéens qui exportent, la France est obligée de sortir 100 millions d’euros des coffres forts pour les payer.

Ce qui revient à dire que le jour où les Africains vont se débarrasser du franc CFA, la France sera obligée de débourser de l’argent pour payer directement et immédiatement l’intégralité de la facture des exportations. Dans une envolée récente, l’ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des nations unies pour l’Afrique, Carlos Lopès avait eu cette réflexion : « II y a quelque chose qui cloche avec le franc CFA. Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans ». Celle de la zone Cfa l’est depuis des décennies. Aujourd’hui, de nombreux.

Africains disent stop, mais la France, par le biais des dirigeants africains résiste. Des économistes africains sont ainsi actionnés pour démontrer les bienfaits du franc des colonies françaises d’Afrique, vantant la stabilité de la zone monétaire et son respect des normes européennes d’inflation, au moment même où les pays de la zone ont besoin des milliards gardés dans les coffres du Trésor français pour financer leurs plans d’émergence économique.

[VALENTIN FOSSI]

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