jeudi , 27 avril 2017
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Dialogue : Les limites de la classe politique congolaise

C’est clair maintenant : la tentative de sortie de crise politique actuelle au Congo par un dialogue qui n’intègre pas toutes les forces vives de la nation vient de montrer ses limites comme chemin d’avenir. Le processus qui en incarnait le schéma à la cité de l’Union Africaine à Kinshasa n’a pas pu ouvrir l’horizon d’un consensus citoyen autour des règles de jeu démocratique transparentes, susceptibles de doter la RDC d’un nouveau pouvoir légitime et de nouvelles institutions crédibles.

Felix culpa

Cet échec est salutaire, si on l’analyse positivement, comme l’a fait il y a quelques jours l’Honorable Anatole Matusila dans les colonnes du Potentiel online. A ses yeux, on doit considérer cet échec comme une erreur de parcours, telle qu’on n’en a déjà commis dans les rounds antérieurs de discussion entre congolais, à Sun City par exemple. Plus radicalement encore, je pense qu’il s’agit aujourd’hui d’une véritable felix culpa : une faute heureuse qui, de manière inattendue, rend possible une réflexion de fond sur les conditions de réussite de tout ordre démocratique futur dans notre pays.

Grâce à ses pulsations ambiguës, à son cheminement indécis, à ses ratées visibles et invisibles, à certains de ses moments d’ensommeillement et à ses malignités politiciennes qui retentissaient dans la conscience publique congolaise comme des aveux d’impuissance et d’errance stériles, nous savons maintenant qu’il est impossible de construire un pays réconcilié avec lui-même en s’enfermant dans de cavernes mentales où l’on concocte des manœuvres tactiques de conservation ou de conquête du pouvoir dans des officines sans grande vision du futur de la nation.

Nous savons que les perspectives d’un avenir heureux pour le Congo ne ressortissent pas à des intérêts de courte vue tissés de fil blanc et enrobés dans une rhétorique qui ne peut tromper personne. Ils ressortissent à  des enjeux fondamentaux qui relèvent du besoin d’un salut politique national commun, ici et maintenant. Ce sont là des enjeux trop sérieux pour être laissés entre les seules mains des tacticiens du pouvoir en place ou des hérauts de l’opposition dans leurs affrontements souvent inféconds.

Nous savons aussi qu’un dialogue politique ne peut porter de fruits que si les protagonistes qui y prennent part respectent des principes éthiques de haute stature humaine, des normes qui les élèvent au-dessus des élans partisans et conduisent leur esprit à s’épanouir et à luire dans des sphères d’engagement où seules comptent la volonté et l’ardeur de changer tout ce qu’il y a lieu de changer pour construire un nouvel être ensemble citoyen comme solution aux questions profondes des populations.

Nous savons également que le choix d’un facilitateur de dialogue dans un contexte de crise profonde ne peut pas se faire de manière cavalière et précipitée. Il exige une mobilisation de toutes les énergies de l’intelligence et le génie de toute une nation. Il exige un discernement politique aigu et une clairvoyance perçante, loin d’un esprit de combines obscures par lesquelles une personnalité de pouvoir, profitant de la crédibilité d’une  Institution d’espérance comme l’UA, sort de son corset ou de son pagne une figure providentielle en apparence, qu’elle impose à un peuple sans aucune autre forme de procès. Cela  avec la complicité du cercle du pouvoir de Kinshasa dont l’espoir est de disposer d’une personne malléable à merci : un esprit formaté par une longue fréquentation d’un dictateur dans son propre pays et susceptible de servir les intérêts d’un système avec lequel il peut avoir des accointances utiles dans l’immense Congo dont les richesses sont connues du monde entier.

Nous savons enfin que la fonction d’un dialogue en période de crise politique n’est pas de mettre face à face des personnalités-perroquets, qui se contentent de répéter allégrement ce qu’on leur demande de répéter en haut lieu, selon une ligne intangible d’argumentation et de décision déjà tracée. Elle consiste plutôt à ouvrir un véritable espace de pensée, de recherche et d’analyse pour aboutir à des propositions de sagesse au service d’une nation dont le salut et le destin sont en jeu.

Exigences de base pour tout dialogue futur

Dans la mesure où, dans leurs errements et leurs tergiversations, les parties en dialogue à la cité de l’UA sont maintenant parvenues à ouvrir les yeux de toute notre communauté nationale sur des erreurs à ne plus commettre quand on dialogue dans l’intérêt supérieur de l’Etat, il y a lieu de leur tenir directement un langage de vérité sur l’esprit qui devra prévaloir désormais dans toute négociation politique future concernant la voie d’avenir à ouvrir à la RDC.

Avant tout, il y a des exigences de base à respecter et auxquelles il convient de tenir fermement. A savoir :

  • L’exigence d’inclusivité : on ne construit pas un espace de dialogue si tous les concernés par ce dialogue ne se retrouvent pas ensemble. C’est le bon sens même. Il faut s’étonner que ce socle élémentaire ait échappé à des hommes et des femmes dont on pouvait imaginer qu’ils étaient des hommes et de femmes d’expérience dans leurs milieux d’origine : les partis politiques, les Eglises et la société civile. S’ils n’ont pas voulu obéir à quelque chose d’aussi élémentaire, on doit supposer  que quelque chose cloche dans leur démarche du point de vue de la rationalité politique, du point de vue de la rationalité éthique et du point de vue  des principes fondamentaux qui ouvrent un sens à la parole humaine partagée.
  • L’exigence de crédibilité : on ne dialogue pas n’importe comment, avec n’importe qui et dans n’importe quelle circonstance lorsqu’il s’agit du destin d’une nation.On veille à mettre ensemble des personnalités d’une certaine carrure et d’une certaine réputation, des hommes et des femmes qui échappent au soupçon de légèreté, de versatilité, de malhonnêteté avérée ou de corruption chronique. La crédibilité ici signifie l’aura qui se dégage des antécédents du parcours vital de chaque protagoniste dans le dialogue. Elle concerne aussi  l’image d’ensemble qui émane des choix, des décisions et des actions publics connus dont on peut dire qu’ils inspirent confiance ou pas de la part d’un homme ou d’une femme dans ses engagements. Ce n’est pas qu’on soit à la recherche des saints ou des anges du ciel dans une vision esthétique et naïve de l’âme humaine en politique, on veut tout simplement des personnes qui peuvent être capables de dépassement de leurs intérêts au profit  du bien commun dans une nation à la recherche de son avenir dans le monde.
  • L’exigence d’endogénéité : elle concerne la capacité de trouver des solutions congolaises aux problèmes du Congo par les Congolais eux-mêmes dans l’intérêt du Congo, sans toutes ses interventions étrangères en matière de facilitation, de supervision, d’arbitrage ou de coaching. Dans notre impératif de croire en nous-mêmes pour prendre en charge nos besoins, nos intérêts et nos espérances communautaires dans nos conflits internes, nous serons toujours considérés comme un peuple de seconde zone, si nous nous montrons incapables de réfléchir avec nos propres cerveaux et d’agir avec nos propres moyens et possibilités. A force d’être sous la coupe intellectuelle, matérielle et stratégique de ceux qui croient savoir, à l’étranger, ce que nous voulons mieux que nous-mêmes, nous entrons dans les conflits et les désirs des autres en oubliant qui nous sommes et quel sens nous voulons donner à notre être-ensemble.
  • L’exigence de grandeur nationale : à chaque étape du dialogue de la cité de l’UA à Kinshasa, je me suis demandé si les protagonistes de ce dialogue savaient vraiment qui ils étaient ni de quelle nation ils parlaient. Ils donnaient l’impression d’être trop petits par rapport au pays dont ils prétendaient tenir en main le destin : ce Congo dont on sait depuis Léopold II qu’il est doté d’immenses possibilités de grandeur et qu’il est appelé à jouer le rôle central dans l’éveil mondial de l’Afrique. Il m’est arrivé de penser, comme Joseph-Albert Cardinal Malula dans le temps, que l’erreur du Créateur de l’Univers est d’avoir donné un tel pays aux Congolais dont l’être  se dévoilait et exprimait son essence dans leurs attitudes à la Cité de l’UA. On aurait cru  des personnalités atteintes du syndrome Molangi ya Malassi, selon une expression lingala : le syndrome des hommes et des femmes enfermés « mystiquement » ou « magiquement », selon l’imaginaire kinois,  dans des bouteilles de parfum mystiques et magiques par des forces qui les ont décervelées, comme cela se chante dans la musique congolaise moderne ou se joue dans le théâtre de chez nous concernant des personnes dépossédées de leur substance de vie, de volonté et de clairvoyance. Quand on oublie qu’être Congolais, c’est être grand, c’est penser grand, c’est vivre grand et c’est rêver grand, on se complaît dans un imaginaire de petitesse et de superficialité qui rend notre pays  petit aux yeux de lui-même et aux yeux du monde. Il faut sortir de cet imaginaire de la petitesse de l’être et de l’étroitesse d’esprit pour élever le débat sur l’avenir de notre nation à l’échelle de notre grandeur nationale et de nos ambitions de splendeur. Tous ceux qui sont en-dessous de cette exigence ne méritent pas de parler en notre nom dans des institutions de recherche de solutions congolaises aux problèmes du Congo.

Face à ces exigences, le dialogue de la cité de l’Union Africaine n’a rien eu d’un processus inclusif ou d’une dynamique crédible, encore moins de force endogène en vue de la grandeur de la RDC dans notre imaginaire national.

Changer d’échelle, viser loin et voir grand maintenant

Sur tous les problèmes qui étaient au centre du dialogue de la cité de l’Union africaine à Kinshasa, notamment les élections, leur organisation, leur calendrier et leurs enjeux face à la possibilité de violer la Constitution du pays ou pas, j’ai vu que les protagonistes en présence ont manqué de vision à la hauteur de la situation. Ils ont pensé petit et discuté petit, sans voir que c’est la destinée du pays à très long terme qu’ils engageaient, bien au-delà de la fin du mandat présidentiel en décembre 2016.

Par manque de grandeur dans la vision, ils ont proposé de solutions tellement étroites qu’elles ont étaient en déphasage total par rapport aux attentes des citoyens. Ils se sont concentrés sur le calendrier et les dates sans voir que la question de fond était la construction d’une vaste, profonde et ardente culture démocratique dans un pays où toutes les élections depuis Mobutu n’ont jamais été organisées dans un cadre démocratique crédible, un espace obéissant à un minimum  de normes d’expression de la volonté populaire. On a voulu des élections comme solution alors qu’elles sont encore un vrai problème au Congo aujourd’hui.

Là où le dialogue pouvait être une opportunité historique pour lancer un vaste processus d’éducation citoyenne à la démocratie véritable, les hommes et les femmes de la Cité de l’UA  se sont concentrés sur l’écume des exigences à court terme. Ils savaient pourtant que le pays n’est pas démocratique et qu’il nous manque à ce jour non seulement une mentalité nationale pour des élections justes et transparentes, mais également des structures politiques et des institutions capables de garantir la vérité des urnes au cours d’un processus électoral clair et crédible.

Au lieu de demander à quelles conditions et à quel prix un tel processus est possible aujourd’hui dans la conception congolaise de la politique, le dialogue de Kinshasa a tourné autour du « glissement », selon le mot à la mode, du respect de la constitution ici et maintenant et de l’importance d’un nouveau gouvernement pour remplacer le gouvernement de l’actuel Premier ministre. On a même voulu faire croire que le problème de fond était organisationnel, avec comme exigence de donner à la CENI un délai suffisamment long pour préparer les listes électorales et des moyens financiers pour accomplir sa tâche.

Les jeunes du mouvement Lutte pour le changement (Lucha), qui ont réfléchi sur cette question d’enregistrement, d’enrôlement, de mobilisation des électeurs, des moyens de réussir le processus électoral en sécurisant les urnes ainsi que de délais d’organisation des élections par la CENI, n’ont pas mis longtemps à trouver une solution féconde. Ils ont seulement regardé ce qui s’est passé ailleurs dans notre continent africain pour se rendre compte que l’Afrique du Sud avait déjà trouvé lors de l’élection de Nelson Mandela ce que les protagonistes du dialogue de Kinshasa cherchent désespérément sans le trouver, sans doute par manque de culture politique, comme disait Abdoulaye Wade au sujet de la classe politique  congolaise, ou d’ouverture d’esprit en toute honnêteté humaine.

La Lucha a dit : l’enregistrement des électeurs peut se faire le jour même des élections et servir de base pour la constitution des listes électorales en vue des appels  futurs aux urnes. Il ne s’agit pas d’une solution magique, mais d’une réflexion responsable menée par des jeunes dont la supériorité intellectuelle et éthique par rapport aux débatteurs de la Cité de l’UA résidait en ceci qu’ils pensaient eux l’intérêt à long terme de la nation au moment où à la Cité de l’UA on discutait des intérêts à court terme des partis politiques.

D’un côté, il y avait un grand imaginaire utopique des jeunes tournés vers l’avenir. De l’autre, l’imaginaire étroit des appareils politiques englués dans des références archaïques, sans esprit d’innovation. Côté lumière : des jeunes déterminés à changer d’imaginaire rêvent d’une nouvelle destinée pour le Congo et se passionnent pour une démocratie vraie dont l’amplitude corresponde à la grandeur de notre pays. Côté sombre : la Majorité présidentielle a fait des combines en vue du « glissement » ;  une certaine opposition a cherché des arrangements opportunistes pour des postes dans le gouvernement ; une autre opposition, dite radicale, n’a eu pour visée par son absence au dialogue, que de tout bloquer et de tout faire capoter afin de tout faire recommencer à zéro.

L’exemple de la Lucha n’est qu’un exemple parmi mille. Sur les problèmes économiques, politiques ou culturels du Congo, une multitude de jeunes s’activent aujourd’hui dans notre société à chercher et à trouver des solutions dans des actes de révoltes constructrices et dans des initiatives de réflexion et d’utopie pour les choix d’un autre Congo possibles.

Leurs actions de lutte ne rencontrent pourtant pas une écoute et un soutien dans une politique nationale qui soit autre chose qu’un jeu de brouhaha vide ou un scintillement de bonnes intentions sur la scène médiatique envahie par des figures politiques de théâtre dont la rhétorique scintillante et les pratiques de spectacle de dénigrement du projet des jeunes congolais pour le Congo tiennent lieu de volonté étatique. Ce brouhaha et cet étincèlement ont du bon : ils ouvrent les yeux du peuple sur la présence d’une jeunesse active et innovante  qui veut et qui invente une autre politique pour changer le Congo dans un nouvel imaginaire de travail et d’engagement.

Il faut savoir que c’est cet imaginaire des jeunes qui trace le chemin de l’avenir. C’est lui qui voit loin et pense grand, avec pour perspective la construction d’une nation congolaise démocratique au cœur de l’Afrique.  C’est lui qu’il faut fertiliser en termes de réflexions et de rêves. C’est en lui qu’il faut investir en termes de moyens financiers et de constructions de nouvelles institutions éducatives pour les générations montantes.

L’enjeu de fond quand on parle d’élections et de respect de la Constitution, c’est l’émergence d’un puissant imaginaire national qui soit peuplé de rêves impétueux de la jeunesse congolaise. Penser ces réalités selon la ligne de l’imaginaire passéiste des appareils politiques actuels, c’est hypothéquer complètement le futur de notre nation. Cela est inacceptable. Il faut alors savoir, comme l’écrit Alain Juppé dans De vous à moi, son opuscule de campagne électorale en France, qu’il est des moments dans la vie des peuples où il faut savoir dire « non » à l’inacceptable.

L’inacceptable en RDC, c’est l’imaginaire passéiste des appareils politiques qui plombent l’avenir de la nation avec des mentalités d’enfermement dans des cavernes d’intérêts à court terme et de stratégies sans horizon d’avenir. Le dialogue de la Cité de l’UA a été l’expression claire de cet imaginaire infécond.

L’inacceptable en RDC, c’est aussi la pauvreté d’idées et la misère de l’intelligence qui conduisent la politique d’un pays vers des massacres des citoyens au lieu d’éduquer tout un peuple à construire un cadre démocratique pour des élections dignes de notre pays. Les massacres de Kinshasa le 19 et 29 septembre 2016 ont été l’expression macabre d’une certaine politique complètement pathologique.

L’inacceptable, c’est de manquer de projets de société visibles pour des débats qui soient autre chose que de dialogues sans enjeux idéologiques d’avenir. Le champ politique congolais a tendance à devenir un désert en matière de propositions pour le futur, au profit des rencontres comme celles de la Cité de l’UA où l’on s’agite pour ne rien dire de consistant et de prometteur face aux enjeux du futur congolais.

On n’a pas besoin de ce type de rencontres maintenant. Le Congo a plutôt besoin de forces innovatrices qui engagent le pays sur la voie de grandes questions mondiales comme celles  de l’urgence d’un nouveau système économique pour sortir du néolibéralisme, de l’impératif d’une nouvelle vision écologique pour tous les pays, de l’indispensable nécessité de nouvelles institutions de régulation de l’être ensemble planétaire et de nouvelles utopies  en fonction desquelles on peut organiser des élections nationales qui aient  de vrais enjeux d’humanité.

Sur ces questions de fond, la politique congolaise est sourde et muette, incapable de propositions nouvelles riches de nouvelles espérances. Nous devons la changer de fond en comble pour une véritable politique d’avenir portée et incarnée par de forces politiques qui peuvent entrer en concurrence démocratique dans des élections crédibles et inclusives. C’est là le défi pour les générations montantes dans notre pays.

Que faire ?

Face à ce défi, il convient aujourd’hui de poser les bases de la démocratie congolaise au sein du système éducatif congolais renouvelé dans son esprit, depuis les petites écoles maternelles jusqu’aux universités aujourd’hui gangrénées par des mentalités d’aliénation, de médiocrité et de tribalisme éculé.

Ce système qui, jusqu’ici dans son appareillage, «contribue parfaitement à abrutir et à robotiser l’homme en étouffant son pouvoir créateur,  en le privant de sa liberté d’action et de son indépendance d’esprit », comme l’écrit Jacques Boseko Ea Boseko dans son livre sur Le mythe d’Inakalé, peut devenir le socle d’une grande révolution démocratique congolaise.

Il faut pour cela qu’il soit au service d’une nouvelle orientation d’esprit à créer et à construire dans une volonté générale que l’école répandra à travers des mythes, des récits-force, des personnages-repère et des options mentales pour valoriser l’imaginaire d’un être ensemble concrètement enseigné par des hommes et des femmes dont la charge est de donner une âme à une nation, comme dirait Renan.

La démocratie est une âme et la société congolaise  doit se donner cette âme dans des valeurs qui se transmettent de génération en génération au point de s’auto-générer dans une tradition qui devienne souffle de vie, non pas en répétant bêtement ce qui s’est fait ailleurs en termes d’idéologies et d’institutions, mais en inventant de nouvelles idées promouvant ce que le Congo a de plus novateur comme projet d’humanité dans sa philosophie profonde : le « Bumuntu », comme on dit en langue luba. C’est-à-dire l’être ensemble comme force de solidarité, de coresponsabilité, d’inter-fécondation et d’inter-contrôle institutionnel alimenté par l’esprit du bonheur partagé.

Refonder la démocratie sur le bonheur partagé dans un imaginaire vital que l’école enseigne, promeut et fertilise par des idées et des pratiques sociales nouvelles, c’est cela qu’il s’agit d’implanter dans tout l’espace congolais grâce à la dynamisation du rôle et de la vocation des enseignants en tant que limon de connaissance et de sagesse.

Il est important aussi de promouvoir dans la société congolaise non pas seulement le statut des instituteurs, des maîtres d’école et des professeurs de hautes institutions supérieures et universitaires pour enseigner la démocratie éthique du « Bumuntu » comme idée et comme pratique dont notre société a besoin. Il est tout aussi important de valoriser la fonction d’animateurs culturels capables de créer des espaces sociaux d’éducation alternative qui ne soient pas inféodés au système scolaire et universitaire.

Des espaces qui visent à ancrer la culture démocratique dans tout le champ social. Cela grâce à des actions de promotion culturelle fertilisées par les folklores traditionnels, par l’inventivité culturelle moderne et par l’exubérance de rêves novateurs dont on voit le pouvoir de transformation sociale s’épanouir dans les centres culturels, dans les maisons de la culture, dans le monde des médias ou dans les groupes musicaux et les orchestres qui ont fait du Congo une grande référence culturelle dans le monde. Toutes les personnes engagées dans ces dynamiques du changement de l’imaginaire ne sont pas encore reconnues par l’Etat en tant que forces vives pour la construction de la grande démocratie congolaise aujourd’hui.

Il faut qu’elles deviennent des dynamiques de séduction et de fascination de notre pays à l’échelle mondiale, grâce à des modes de pensée, de vie et d’action dont l’esprit démocratique du bonheur partagé soit le ferment partout : dans nos terroirs ruraux, dans nos grandes cités  et dans nos villes. Nous avons là une perspective idéale qui doit servir de mesure à la vitalité de notre démocratie comme expression de notre être authentique.

Je tiens à indiquer également le rôle capital de la culture de « Think tank » dans notre pays. Pour se vivre avec fécondité dans les structures institutionnelles, la démocratie doit être pensée en permanence par des hommes et des femmes d’intelligence qui la théorisent et l’enrichissent en fonction des transformations des contextes et des évolutions sociopolitiques, socioéconomiques et socioculturelles. Les « Think tanks » sont ces lieux de bouillonnement de nouvelles idées enrichissantes et d’invention de nouveaux projets d’innovation institutionnelle dans un processus de créativité sans lequel la démocratie s’étiole et s’épuise.

Le Congo manque de ces hauts lieux de pensée et d’innovation politiques. Il faut les créer et les promouvoir en en faisant des institutions sociales reconnues. Sans cela, notre démocratie ne sera qu’une amusante danse du ventre exécutée en toute stérilité devant la galerie mondiale, une « démocratie petit nègre » pour républiques bananières, bonne à  alimenter les goûts de l’ethnologie différencialiste pour admirateurs  occidentaux d’identités sauvages et d’idiosyncrasies culturelles  dans les foires internationales d’idées étranges.

Tous ces lieux dont je viens de parler doivent conduire à donner aux partis politiques un rôle démocratique fondamental. Dans notre pays, les partis sont devenus des espaces folkloriques sans force d’animation des pratiques de contre-pouvoir et d’élévation de l’esprit du peuple à l’engagement responsable dans la promotion et la défense des institutions de démocratie positive. Il est temps que l’éducation à la démocratie devienne une lame de fond dans une militance responsable au sein de nos partis politiques. Ceux-ci ont encore du chemin à faire  pour assumer leur fonction de veille démocratique au Congo.

Ce ne sont pas seulement les partis politiques qui ont besoin d’un renouveau démocratique dans notre pays. Toutes nos institutions politiques sont dans la même situation où elles doivent être réinventées par la culture et l’éthique de la démocratie de l’humanité africaine. C’est à l’autorité de l’Etat incarnée par le Président de la République que doit venir l’impulsion ultime pour que notre pays soit une démocratie positivement vécue et animée par le peuple. Nos ancêtres disaient avec raison en langue luba: Mukalenga wa Bantu, Bantu wa Mukalenga, ce qui veut dire qu’il y a une circumincession de pouvoir entre le peuple et le Chef. C’est là le cœur de la démocratie du Bumuntu dont le Congo a besoin aujourd’hui pour sa paix et sa sécurité, comme diraient l’égyptologue Bilolo Mubabinge et Mgr Kabongo Kanundowa.

Quand on parle d’élections et de respect de la Constitution en République Démocratique du Congo, il est bon que cela se fasse dans ce cadre d’un esprit qu’il convient de créer maintenant et d’incarner dans des institutions tournées vers l’avenir. Dans cette perspective, la démocratie congolaise est encore à inventer. Notre responsabilité nationale aujourd’hui, c’est de l’inventer effectivement et de la vivre, concrètement.

[Kä Mana, Directeur de recherche à Pole Institute]

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