lundi , 29 mai 2017
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L’incapacité de l’élite à trouver des solutions aux problèmes qui se posent en RDC

Peut-on être optimiste face à l’avenir politique de la République Démocratique du Congo aujourd’hui ? Quand on voit la manière approximative dont débute ce que l’on désigne par le terme  de dialogue à Kinshasa et l’impression chaotique que les protagonistes qui s’y exercent au jeu de la démocratie des idées donnent, la question mérite d’être posée.

Elle ne porte pas sur le côté folklorique de l’impréparation manifeste de ce dialogue dans son processus et dans son organisation.

Elle ne porte pas non plus sur tout ce qui prend les allures de plaisanterie malencontreuse quand les politiciens donnent d’eux-mêmes l’image de sauveurs de la nation alors qu’ils ne jouent que leur propre petit jeu de petit pouvoir dérisoire face aux enjeux du futur congolais.

Elle porte sur l’insoutenable légèreté de l’être politique congolais, pour paraphraser Milan Kundera, et sur la légendaire incapacité de l’élite nationale à trouver des solutions concrètes aux problèmes qui se posent au pays.

Le déjà-vu et le déjà-entendu

Les anecdotes sur cette légèreté et sur cette incapacité pullulent dans le bêtisier politique de l’histoire de la RDC.

Déjà en 196O, à la Conférence de la Table-Ronde à Bruxelles, l’indépendance arrachée par le Congo à la Belgique a été obtenue sur fond d’une unité trouée par des trahisons mémorables (Mobutu contre Lumumba), par des allégeances de certains partis politiques aux « amitiés » belges (le groupe de Tshombe et sa faction katangaise),  par des pesanteurs tribalistes indécrottables (le Kasaïen Albert Kalonji et l’inventeur d’une nouvelle tribu appelée Bangala, Jean Bolikango), et par de visées antagonistes pour la distribution des postes dans la nouvelle configuration du Congo indépendant.

Ces péchés originels de la classe politique congolaise portent en eux une culture qui s’auto-génère et s’amplifie d’année en année : l’impossibilité de penser globalement le Congo en termes de destin commun et d’intérêts supérieurs pour lesquels la diversité d’idées et de visions puisse concourir à construire une grande nation au cœur de l’Afrique.

On l’a vu à la Conférence Nationale Souveraine au début de la décennie 1990. Tout y a tourné autour des divisions pernicieuses et des bassesses de petits « ego » dont le régime mobutiste a profité pour organiser des épurations ethniques au Katanga, des pillages collectifs dans les grandes villes, des tueries orchestrées par les groupes armés bien manipulés par le pouvoir mobutiste et des opérations de prédation qui ont plongé le pays dans l’économie du chaos. Pendant que les hommes politiques discutaient, se chamaillaient et s’étripaient dans la jungle de leurs ambitions, le pays s’effondrait et creusait sa propre tombe. L’aventure de l’AFDL et de ses kadogos venus de l’est a pu ainsi se dérouler dans un espace complètement malade du point de vue politique et du point de vue social, avec un peuple congolais incapable de s’organiser face à l’agression dont il était victime, faute de leader responsable et conscient des enjeux en présence. Depuis ce temps, nul Congolais digne de ce nom ne peut croire que nous avons une classe politique sérieuse et capable de conduire le pays sur le chemin de la réussite d’un grand dessein, d’un grand destin.

Dans tous les rounds de discussions qui ont été organisés dans plusieurs lieux d’Afrique et du monde pour donner une chance au Congo sous l’égide des leaders étrangers de tous bords et de tous acabits (Masire, Wade, Mbeki, Niasse, Chiluba ou Mandela), tout a buté sur l’irresponsabilité de la classe politique congolaise et sur son incompétence congénitale. On a pu se rendre compte à quel point cette classe souffre d’un véritable manque de culture politique et de niveau élevé du sens de ce que signifient une nation et les enjeux de son existence. Au cours de tous les rounds de discussion sur le présent et l’avenir du Congo, nos politiciens n’ont jamais eu une parole fiable entre eux. Ils  n’ont jamais eu des engagements crédibles face à la nation. Ils n’ont jamais inspiré une quelconque foi dans leur volonté de sortir le pays de ses problèmes.

On se souvient qu’au lendemain des Accord de Sun City en Afrique du Sud, tout ce que les leaders congolais avaient trouvé de mieux à faire consistait à organiser de petits groupes de discussions nocturnes à Kinshasa pour vider Sun City de toute substance. Au fond, personne ne faisait confiance à personne et c’est ce jeu là qui est au cœur des carrières politiques en République Démocratique du Congo.

Aujourd’hui, le jeu recommence et il s’appelle dialogue. Il se déroule dans le même esprit que par le passé, dans les mêmes pesanteurs de mauvaise foi et de mensonge, avec les mêmes ingrédients d’intérêts personnels et de calculs de petits « ego » stériles, dans des surenchères d’exigences où l’on pense à tout, sauf au destin du pays et à la vie des populations. Dans cette ambiance, la classe politique reste toujours ce qu’elle a été depuis les indépendances : faible d’esprit, pauvre de pensée, stérile de vision et incapable d’organiser le peuple pour qu’il se prenne en charge et  change lui-même Congo de fond en comble.

Quand on connaît l’histoire du pays et la manière dont les politiciens congolais s’y sont comportés, on ne peut pas oublier que les mêmes causes produisent les mêmes effets. On est même porté à penser que le Congo risque de souffrir longtemps encore d’avoir les politiciens qu’il a et qui tournent politiquement en rond, les poches pleines et les têtes vides.

Casser avec l’esprit de la classe politique

Le problème aujourd’hui, c’est de casser avec l’esprit de cette classe politique et du formatage qui est le sien dans sa vision de l’engagement pour la nation.

Depuis le célèbre livre, Le Dinosaure, que Colette Braeckman avait consacré a système de Mobutu à l’orée des années 1990, on connaît globalement bien les ressorts de la politique congolais et ses rouages fondamentaux.

Il y a d’abord les ressorts de la violence barbare, avec son lot d’assassinats, d’empoisonnements, de harcèlements psychiques, de passages à tabac et d’emprisonnements cruels. Mobutu en avait fait un des beaux-arts de gouverner. Nous savons tous que le pays n’est pas encore sorti de ce mobutisme macabre.

Il y a aussi les ressorts de la corruption fondée sur l’infinie corruptibilité de l’homme congolais et entretenue par le contexte endémique de pauvreté et de misère ainsi que par la peur chronique qu’ont les politiciens de se retrouver un jour hors du système qu’ils siphonnent financièrement à l’envi.

Il y a également les ressorts des structures de démoralisation que l’ordre politique a mis sur pied et qui caractérisent le Congo depuis Mobutu. Démoraliser signifie : fragiliser le moral et enlever la morale au peuple pour mieux le dominer. On enlève le moral à une population lorsqu’on fait tout pour détruire en elle le sens de l’espoir et la capacité de rêver autre chose que la situation présente. C’est ainsi que le régime de Mobutu aimait répéter que le Maréchal avait « cent ans » de règne et que personne ne pouvait le déstabiliser. Aujourd’hui, c’est dans le slogan « Wumela » (« Dure longtemps, éternellement s’il le faut ») que réside le ressort de la démoralisation. Quant à la destruction de la morale, tout le monde sait à quel point les valeurs se sont effondrées au Congo. Les normes ont disparu. Tout le cadre social et tout le tissu vital de relations ont tendance à devenir ce que le mot lingala « Mobomano » désigne : non pas seulement une jungle où l’on s’entretue, mais un enfer où seules règnent les fureurs du meurtre, de la violence, de l’anéantissement et du vide.  Une structure de vie et d’esprit pour la mort, en somme. Sans aucune espérance, comme aurait dit Dante.

Il y a enfin le risque du chaos qu’agitent les détenteurs du pouvoir politique. On connaît le « Moi ou le déluge » et le « Je vendrai cher ma peau » de Mobutu. On connaît aujourd’hui la riposte du PPRD aux opposants : « S’ils veulent nous prendre le pouvoir par des moyens non constitutionnels, nous savons nous aussi comment leur prendre le pouvoir par les moyens non constitutionnels ».  Quels moyens ? Le chaos, la violence, la terreur, sans aucun doute. Est-ce là le Congo que nous voulons ?

Avec des ressorts pareils, il est impossible d’espérer que le dialogue de la Cité de l’Union Africaine accouche d’autre chose que des souris enragées.

Le peuple congolais ne peut pas et ne doit pas accepter que son avenir soit placé sous le signe de cette rage. Il faut changer la politique congolaise dans ses ressorts et rompre avec l’esprit qui anime de manière maléfique la classe politique du Congo depuis l’indépendance du pays.

Un nouveau modèle politique congolais

L’impératif est celui-ci : les Congolais doivent inventer un nouveau modèle politique pour le Congo.

Le despotisme irrationnel et la dictature sauvage de Mobutu n’ont rien donné de bon, ni en termes de modernisation du pays, ni en termes d’organisation rationnel de l’Etat, ni en termes de gestion des biens publics, ni en termes de sécurité des personnes et des biens. Cette expérience est trop profonde comme blessures et comme meurtrissures pour qu’il soit encore possible d’en envisager le retour au Congo.

L’incapacité congolaise à imaginer un despotisme éclairé et à animer une dictature intelligente, faute d’acteurs capables d’une telle tâche, est trop visible pour qu’on espère l’émergence d’un système à la chinoise : avec des chefs déterminés qui font des choix rationnels pour la nation, même si ces choix exigent le sacrifice de certaines valeurs sociales importantes. Avec un peuple allergique à la discipline de travail assidu comme l’est le peuple congolais après de longues années d’accoutumance au désordre et au chaos, aucun homme intelligent à poigne ne se risquerait à rêver de pleins pouvoirs pour changer le Congo, par un despotisme intelligent.

La formule « 1+4 » est encore trop fraîche dans nos mémoires comme calamité politique pour qu’on se fie aujourd’hui aux combines politiciennes dans l’invention du Congo nouveau. « 1+4 » était un partage désastreux du gâteau national, il faut aujourd’hui une grande politique de construction de la destinée congolaise dans sa grandeur et dans ses splendeurs.

Quant à la chienlit congolaise actuelle, elle n’est tout simplement pas acceptable, ni du tout supportable, ni même souhaitable. Elle ne peut pas continuer sans que le pays n’implose un jour ou l’autre. On doit espérer l’action des hommes qui n’en peuvent plus d’y voir sombrer le Congo et on doit organiser une telle action, d’une manière ou d’une autre. Nous disposons de trop d’atouts matériels et immatériels pour laisser la nation entre les mains des « élites » manifestement irresponsables, incompétentes et incultes, qui ne peuvent même pas s’entendre sur de règles minimales de civilité dans un dialogue d’hommes bien éduqués pour arriver à affronter efficacement les enjeux de l’avenir.

Il n’est reste qu’une seule issue : la voie d’invention d’une démocratie congolaise fondée sur l’action citoyenne de tous ceux et toutes celles qui ont conscience de l’urgence des changements de fond :

  • Les changements politiques de système de gouvernement à partir des institutions fiables et crédibles, jaillies du sein des réflexions des citoyens dans des débats à la base, à l’échelle de nos terroirs de vie locale, sans que la vie politique ne se fasse gangrener par la violence, la corruption, la démoralisation et le chaos.
  • Les changements économiques de fond, hors des structures de la prédation qui saignent le pays à blanc au profit des factions, des cliques et des castes d’exploiteurs organisées pour mettre le Congo à genoux et en faire un pays de pauvreté endémique et de misère invincible.
  • Les changements culturels qui concernent l’émergence d’une nouvelle dynamique de citoyenneté fondée sur le souci de la grandeur du Congo et des valeurs d’un nouvel homme congolais.

Ce dont il s’agit, c’est de sortir complètement du cyclone mortel dans lequel le pays se trouve aujourd’hui. Il s’agit d’un changement d’ère et de paradigme, comme on dit en philosophie, afin de traiter de toutes les questions d’intérêt national à l’intérieur de ce paradigme et de cette ère de bon sens, comme dirait D. Mumengi.

L’insondable poids de la personne et de la société

Chaque fois qu’il m’arrive de poser publiquement le problème du Congo en ces termes de changement d’ère et de paradigme, la question qui surgit automatiquement et à laquelle je n’échappe pas est celle-ci : comment fait-on pour changer d’ère et de paradigme politique, économique et culturel dans la situation comme celle de la RDC aujourd’hui.

Je réponds : on peut et on doit le faire en s’inscrivant dans une révolution à long terme, à partir du réveil du sens éthique de l’être-ensemble parmi les forces vives de la nation. Ce sens éthique a une profondeur politique qui tient en une formule : donner du poids  à l’être personnel, donner du poids à l’être communautaire, donner du poids à son pays, donner du poids à l’Afrique dans l’engagement et dans l’agir politique comme dans tous les domaines de l’existence.

Si, comme je le pense profondément, le problème politique de la nation congolaise est dans la légèreté de sa classe politique, l’antidote à cette situation générale est l’éthique du poids de l’être individuel et communautaire. On dit en lingala : Pesa Nzoto Kilo, c’est-à-dire : « Donne de la consistance à ton être ».

La formule parait abstraite mais elle ne l’est pas du tout. Partout dans notre société et dans tous les milieux où je travaille au Congo, j’ai constaté que la valeur fondamentale que l’on accorde à la personne s’exprime en termes de poids au sens d’anthropologie fondamentale qui met en jeu la dignité, la respectabilité, la sacralité de la parole donnée et l’engagement de tout l’être à la construction du bonheur collectif. C’est tout cela qui a disparu dans la politique au Congo et c’est sur le socle de cela même qui a disparu que nous devons former aujourd’hui les nouvelles forces vives, particulièrement les jeunes générations.

Quelque chose frappe les yeux quand on observe ces générations montantes : c’est l’intensité de leur engagement dans les associations de toutes sortes : religieuses, estudiantines, politiques, économiques, culturelles ou tribalo-ethniques. Dans ces associations, ils sont à la recherche de quelque chose de fondamental qui relève du poids de l’être, quelque chose comme de modèles, de repères et de voies pour l’avenir. Quand ils regardent la société actuelle, ils ne trouvent ni repères politiques, ni valeurs anthropologiques, ni orientations vitales. Ils vivent dans une société du vide, sans poids ni profondeur de l’être.

La crise politique de la République Démocratique du Congo n’est que l’expression de ce vide, le dévoilement de son immensité et de l’inanité des acteurs qui s’y agitent.

Face à ce mal éthique, anthropologique, philosophique, pour ainsi dire, seul comptera l’engagement de tous ceux qui ont pris conscience du problème et qui sèmeront dans l’être de la jeunesse actuelle le sens du poids des valeurs vitales pour faire du Congo un pays de valeur et de l’Afrique, un continent de valeur.

Le vrai changement est à ce niveau est il concerne l’invention du nouvel homme congolais dont le poids devra se définir par les quatre caractéristiques que Amadou Hampâte Bâ désignait par une expression forte : l’Homme digne de considération. Cela veut dire :

  • Un homme de grande écoute, qui est sensible à ce qui, partout dans le monde, donne de la valeur à un individu et une communauté.
  • Un homme de grande vision, qui sait que le poids de sa propre communauté sur le long terme dépend de ce qu’il projette lui-même dans le futur en termes de rêves et d’utopies.
  • Un homme de grand parler, qui sait ce que vaut la parole donné et ce qu’il investit lui-même dans sa parole comme poids de l’être.
  • Un homme de grand agir, qui est tout entier dans l’action pour la transformation positive de sa société.

La crise politique du Congo aujourd’hui, c’est le manque de personnalités qui correspondent à cette anthropologie et à l’éthique qu’elle implique en termes de poids de l’être. On aura beau discuter de la Constitution et des élections, comme on le fait actuellement au Forum de la Cité de l’Union Africaine à Kinshasa ; on aura mobilisé des millions de dollars autour de cette question ; on aura entendu de brillants orateurs et de personnalités rompues à l’art de séduire les médias nationaux et internationaux, on se sera embourbé dans de manigances infinies au nom de l’Argent-Roi, tant qu’on aura pas compris que le problème est dans l’insoutenable légèreté du politicien congolais et dans le vide de son être, on n’ouvrira aucun horizon nouveau pour les jeunes. On donnera de fausses réponses à de fausses questions et le dialogue comme il se déroule aujourd’hui ne sera qu’un travaille de Pénélope où on découd a nuit ce que l’on a cousu le jour dans l’attende d’une improbable révolution congolaise.

La solution à ce problème ? Elle est entre les mains des citoyens, jeunes, adultes et vieux qui croient au Congo nouveau et qui sont capables de promouvoir l’émergence d’une éthique du poids de l’être pour des hommes dignes de considération.

C’est la voie longue des changements en profondeur qu’il convient d’engager par l’action de la formation humaine dans les institutions éducatives, afin de ne pas laisser le pays se faire piéger par la voie courte de l’agitation politicienne d’un dialogue devenu marché de dupes à la Cité de l’Union Africaine à Kinshasa. Quand ce marché aura épuisé ses munitions de mensonges, d’escroqueries et de manipulations, il restera aux citoyens de continuer de réfléchir sur les vraies voies de changement dans notre pays. Une tâche de longue haleine dans une grande et forte éthique citoyenne dans laquelle, dès maintenant, des associations et mouvements de jeunes devront s’engager pour transformer le Congo en profondeur.

[Kä Mana, Directeur de recherche à Pole Institute]

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