samedi , 16 décembre 2017
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Images du massacre de Beni
Massacres de Beni : Femmes éventrées, adultes mutilés, enfants coupés à la machette.

RDC : Beni, un arbre qui cache la forêt

Quand on entend tout ce qui est proposé comme explications de la responsabilité des uns et des autres sur les massacres de Beni, il y a de quoi être indigné et révolté. Tout se passe comme si ces explications, dans leur imbroglio et agitation contradictoire, épaississait plus encore l’énigme des crimes  commis de nuit comme de jour au nez et à la barbe de l’armée congolaise et de la MONUSCO. Cette énigme est lancée comme une boule toute-puissante pour narguer les autorités congolaises dont elles veulent montrer la face d’incompétence, un peu comme ferait un serial  killer dans les romans policiers. La boule est propulsée par un vent de terreur parmi des populations qu’elle plonge dans l’insécurité totale. Elle crée ainsi une ambiance de psychose générale comme cela se sent maintenant dans l’extrême Nord du Kivu.

A force d’être confrontées aux massacres toujours recommencés et à l’impuissance des pouvoirs publics pour en enrayer la mécanique destructrice et neutraliser les hordes de la mort, les populations de la région de Béni et tout le peuple de la République Démocratique du Congo n’ont aujourd’hui dans l’esprit qu’une seule question qui compte vraiment : que faut-il faire pour arrêter les carnages et juguler la peur et l’insécurité qui terrorisent les esprits et révoltent toute la nation ?

Derrière cette question se profilent beaucoup d’autres qui restent sans réponses claires actuellement, malgré les intarissables explications du gouvernement sur ces événements macabres et les analyses contradictoires des experts à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale :

– Qui est vraiment derrière les innombrables et mystérieux carnages de Beni ?

– Quels objectifs les criminels qui massacrent les innocents et égorgent les paisibles citoyens recherchent-ils vraiment ?

– Pourquoi nos forces de sécurité n’arrivent-elles pas vraiment à briser les ressorts des groupes de tueurs dont les méthodes sont pourtant visibles depuis deux ans déjà ?

– Comment se fait-il que la coopération entre les FARDC et les troupes de la MONUSCO n’arrivent pas, grâce à l’armement et aux stratégies modernes de combat, à vaincre sur le terrain ou à dissuader des barbares armés de machettes et de gourdins.

Des réponses troublantes

Face à ces questions, on entend depuis de longs mois des réponses  qui vont dans tous les sens et obscurcissent plus le problème qu’elles ne l’éclairent.

La réponse  la plus régulièrement entendue désigne les rebelles ougandais de l’ADF- NALU comme les auteurs destueries à Beni. Au début, cette réponse semblait convaincre les esprits et on attendait des forces armées congolaises une riposte adéquate pour mettre ces rebelles hors d’état de nuire, une fois pour toutes. La neutralisation des criminels étrangers sur notre terre  paraissait à portée de main après la puissance de feu des FARDC soutenues par la brigade internationale et les troupes de la MONUSCO dans la confrontation avec le M23, il n’y a pas si longtemps. Rien ne laissait présager que les ADF-NALU avaient de longs jours devant eux pour commettre sur notre sol des carnages horribles dans des opérations spectaculaires complètement insensées.

Les interventions publiques du Chef de l’Etat congolais et du porte-parole du gouvernement étaient porteuses d’espoir et leur fermeté sécurisait les esprits. Curieusement, chaque fois que le Président de la République passe dans la région de Beni-Butembo, les massacres recommencent, comme si des forces de l’ombre voulaient le narguer, l’humilier et mettre à nu son impuissance à lier l’acte à la parole face aux ADF-NALU.

Face à cette situation, il eut dans l’opinion publique de plus en plus de gens pour remettre en cause la thèse d’une attaque étrangère sur notre territoire. On se mit à accuser les « Nande qui se massacrent entre eux » dans une spirale vertigineuse de course au leadership local. L’idée paraît impensable, même si elle surgit de temps à autre, faute d’autre explication clairement convaincante. Il est difficile et inimaginable que les leaders Nande dont on connaît les noms et que l’on peut facilement localiser se décident de tuer leurs frères, femmes et enfants compris, dans une barbarie inénarrable, rien que pour affirmer leur puissance et leur pouvoir. Un Congolais qui osa accuser publiquement les Nande d’être eux-mêmes les massacreurs des Nande en eut pour son compte dans les insultes populaires sur les réseaux sociaux et dans les milieux politiques congolais.

Une autre réponse surgit, accusant les FARDC d’être les auteurs des carnages de Beni, dans une dynamique bien huilée et bien organisée au profit de certains hauts gradés de l’armée. Une étude faite par une grande organisation internationale aboutit à cette conclusion, déchaînant l’ire outrée des autorités de la République. La colère congolaise s’attaqua au caractère impensable de l’hypothèse d’une armée chargée de la sécurité qui se met à massacrer sa propre population.

Il est arrivé que des hypothèses plus effarantes encore soient émises. On accuse le pouvoir congolais de faire de lui-même de Béni un instrument de « glissement » vers un autre mandat du président Kabila, comme si l’homme se servait du carnage comme message à son propre peuple et indiquait ce que sera le pays si jamais l’avenir veut être dessiné sans lui.

Maintenant, le gouvernement congolais  voit dans les carnages de Beni la main de l’internationale djihadiste, comme si la RDC était devenue la cible de BokoHaram et de Daesh en quête de nouveaux espaces d’implantation pour sa guerre contre l’Occident.

Toutes ces explications montrent à quel point l’histoire congolaise tourne en rond. C’est du déjà entendu à d’autres occasions, chaque fois que les guerres éclatent au Congo et que le pays est embrasé par des rébellions ou des révoltes populaires. Accuser l’étranger est un exercice courant. Voir la main du pouvoir en place dans les tragédies locales ou nationales est tout aussi courant. Les haines tribales constamment évoquées pour expliquer les carnages, cela n’étonne plus personne tout comme n’étonnent pas outre mesure les  conflits intra-tribaux autour des enjeux de pouvoir, de richesses et d’accaparement des terres.

Ce qui est étonnant, c’est la manière dont le pays se complait dans cette situation et n’arrive pas à casser les ressorts de l’éternel retour du mal et de ses causes en vue d’ouvrir une nouvelle voie de vie. Tout se passe comme s’il manquait au Congo une réflexion profonde sur les catalyseurs de toutes les tragédies que nos populations vivent depuis notre indépendance de 1960.

Cette réflexion globale, les massacres de Beni y convient avec urgence, dans l’espoir que s’ouvrent au Congo et dans toute la région des Grands Lacs les possibilités d’une paix heureuse.

Beni, un arbre qui cache la forêt

En effet, quand on entend tout ce qui est proposé comme explications de la responsabilité des uns et des autres sur les massacres de Beni, il y a de quoi être indigné et révolté. Tout se passe comme si ces explications, dans leur imbroglio et agitation contradictoire, épaississait plus encore l’énigme des crimes  commis de nuit comme de jour au nez et à la barbe de l’armée congolaise et de la MONUSCO. Cette énigme est lancée comme une boule toute-puissante pour narguer les autorités congolaises dont elles veulent montrer la face d’incompétence, un peu comme ferait un serial  killer dans les romans policiers. La boule est propulsée par un vent de terreur parmi des populations qu’elle plonge dans l’insécurité totale. Elle crée ainsi une ambiance de psychose générale comme cela se sent maintenant dans l’extrême Nord du Kivu.

Au fond, quand on réfléchit attentivement sur tout ce qui se dit concernant les causes des massacres de Beni, on ne peut pas ne pas prendre conscience de cet effet de psychose consciemment entretenue.

Il faut dépasser cette psychose et entrer dans une dynamique d’analyse pour comprendre ce qui se passe.

Un fait s’impose à l’esprit : les crimes de masse perpétrés dans la région de Beni s’inscrivent dans un cadre organisé pour imposer au massacre le caractère d’un mystère, avec la possibilité d’une multiplicité d’interprétations pour masquer le problème de fond.

Ce problème de fond, c’est l’ordre global qui régit la politique, l’économie et la culture des peuples de la région des Grands Lacs. Quelle que soit la cause réelle, plausible ou même purement fantasmée et délirante de la situation qui choque aujourd’hui nos consciences comme êtres humains, on n’y comprend rien de fondamental si on n’analyse pas les lignes directrices de la politique, de l’économie et de la culture dans l’espace des Grands Lacs, notamment en RD Congo, au Rwanda, en Ouganda et au Burundi. C’est dans les mailles que tissent ces réalités vécues comme une toile d’araignée empoisonnée qu’il est important de penser correctement ce que Beni symbolise dans la logique de mort qui s’y exprime.

Dans l’ordre politique de plomb

Du point de vue politique, il est clair que tous les pouvoirs qui dirigent les pays des Grands Lacs et en assurent la gouvernance globale sont des pouvoirs autoritaires : des chefs dont le système de dictature, hard ou soft, noyaute tout et impose à toutes les populations ses rythmes, ses volontés et son autisme face aux attentes du peuple. Aucun débat véritablement démocratique n’y est possible, encore moins l’exigence d’alternance non sanglante. L’image la plus caricaturale de ce qui s’y passe, c’est le Burundi aujourd’hui livrée à la folie de ses propres dirigeants.

Tout l’espace des Grands Lacs vit dans la même logique, malgré les accalmies qui cachent les tremblements de profondeur. On a beau s’émouvoir de tout ce qui s’y perpètre comme crimes, forfaits, destructions funestes, effondrements des droits humains ou phénomènes de destruction massive, tant que l’ordre global qui y structure la vie échappe à toutes les aspirations des peuples aux principes de la démocratie politique comme norme de construction d’une société de liberté, de débats ouverts et de possibilités d’alternance, on passe à côté du vrai catalyseur des phénomènes comme ceux de Beni.

Plus exactement, il faut dire que c’est la politique de systèmes autoritaires hard ou soft dans la région des Grands Lacs qui rend possible les causes que l’on présente pour expliquer la situation de Beni.

Dire que ce sont les ADF NALU qui massacrent les populations dans cette ville et dans ses alentours, c’est reconnaître qu’il existe une situation générale qui génère des révoltes et des rébellions dont personne ne peut contrôler les méthodes d’action, surtout si ces méthodes sont pensées en termes de guerre et de moyens de se faire connaître. Les massacres en série des innocents deviennent possibles comme stratégies infernales pour occuper l’espace médiatique et satisfaire des instincts de destruction massive chez des tueurs formatés pour de telles besognes.

Dire que ce sont les « Nande qui massacrent les Nande », c’est reconnaître qu’un principe de fragmentation politique de la société congolaise divise le pays contre lui-même, frères contre frères, en fonction d’intérêts qui peuvent conduire à l’absurdité des massacres des innocents. On reconnaît en fait que l’on vit dans une politique insensée qui aboutit à l’impensable, si l’on se réfère à ce qu’être frère signifie dans nos traditions africaines.

Dire que les forces armées congolaises organisent elles-mêmes le carnage de Beni pour les intérêts propres des généraux et des colonels engagés dans des business très lucratifs qui ne peuvent s’organiser que dans un chaos absolu, c’est reconnaître que l’esprit des casernes qui fait vivre les Etats des pays Grands Lacs n’est pas indemne de tout dérapage de l’ombre. Que les massacres de Beni se perpètrent souvent la nuit,ou sous l’effet de surprise en plein jour, montre comment les régimes fondés sur les renseignements cachés et la surveillance forte des populations donnent à ceux qui en animent les ressorts la possibilité de devenir des criminels de l’ombre, tellement ils connaissent eux-mêmes les rouages du système en dehors de tout contrôle démocratique.

Maîtres du système autoritaire, les militaires deviennent capables de contourner le système dans une logique des ténèbres. C’est cette logique politique ténébreuse qui se déploie à Beni et qui peut exploser à tout instant dans tous les Etats de dictature ouverte ou feutrée. Donner un pouvoir illimité à la Grande Muette, elle finit par parler de manière inattendue et échapper, comme Frankenstein, à ceux qui l’ont fabriquée selon leurs intérêts.

Arriver à dire que le Président de la République est Maître d’œuvre de ce qui se déroule dans le l’extrême Nord du Kivu, c’est indiquer jusqu’où les régimes autoritaires peuvent aller, selon l’imaginaire populaire. Il n’y a que dans des Etats qui maintiennent leur pouvoir par le poids des armes sans égard pour l’opinion du peuple que l’hypothèse même d’un Chef d’Etat qui tue son propre peuple est envisageable. Jamais une telle vision des choses ne pourra voir le jour dans une démocratie.

Lorsque la perspective du djihadisme international s’ouvre dans la réflexion du gouvernement congolais sur la cause de la situation macabre de Beni, nous sommes devant un aveu : le système politique sent sa chape de plomb sur le pays éclater et il crie au secours face à la communauté internationale. C’est cela qui arrive toujours quand les régimes autoritaires sentent leur autorité s’effriter face aux rébellions. Ils crient au complot et à l’agression, sans jamais se demander ce qui, en eux-mêmes, a conduit à l’implosion de leur pouvoir.

Dans une économie  de prédation et d’inspiration tribaliste

Ce qui frappe dans l’économie comme champ global de la gestion des pays des Grands Lacs, c’est son orientation complètement inégalitaire où la part du lion est entre les mains du chef, de sa famille, de sa tribu et de son entourage politique au détriment de la population, ou presque. Il suffit de regarder comment les proches des présidents dominent les rouages économiques et s’enrichissent de manière ahurissante aux yeux du petit peuple pour se rendre compte que l’accaparement des richesses nationales entre les mains de quelques personnes conduit à une instabilité dont l’horizon ne peut être que la guerre sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des guerres civiles, du terrorisme ou des massacres insensés comme stratégies de déstabilisation de ceux qui sont au pouvoir.

En plus, les disparités de richesses entre les pays des Grands Lacs et l’impossibilité de mettre sur pied une politique d’ensemble du partage paisible de ces richesses dans des institutions économiques communes crédibles, développe l’esprit de prédation et d’exploitation où certaines nations se servent de la guerre pour animer l’économie du chaos à leur bénéfice. Et dans l’économie du chaos et du désordre chez le voisin, tout devient possible.

Les chefs militaires peuvent se transformer en bandits de grand chemin ; les multiples groupes armés peuvent se disséminer partout et semer la terreur ; la logique djihadiste peut faire des émules ; les pouvoirs politiques peuvent se transformer en forces de carnage pour des intérêts de toutes sortes, même les paisibles citoyens en apparence peuvent se transformer en tueurs sans foi ni loi. C’est la jungle qui s’installe et l’insécurité se propage au point de devenir un mode d’être.

Quand  on est ainsi dans un climat d’insécurité chronique, il est difficile de voir quelle est vraiment la cause de ce que l’on vit et qui en est le chef d’orchestre. Ceux qui profitent de l’économie du chaos la transforment en dictature de la terreur.

Comme les inégalités conduisent au chaos, la seule forme de structuration de la vie dans l’insécurité est de faire de la logique tribale le mode de vie tant soit peu normal et parfois même de doter la tribu des forces d’autodéfense tentées de se transformer en puissance d’attaque pour refuser d’être envahis par la présence des allogènes que l’on accuse de tous les maux, avec tous les noms d’oiseaux. On décide de défendre sa terre, de défendre son identité et de défendre sa parcelle de pouvoir.

C’est ainsi qu’à tout moment, les massacres sont attribués aux agresseurs qui viennent d’ailleurs ou qui appartiennent à d’autres sphères de vie : les sphères des ennemis que l’on cherchera à massacrer aussi.

Dans les pays des Grands Lacs, cette logique embrase la vie entre les tribus à l’intérieur des Etats comme elle déglingue les relations entre les Etats. Certains Etats en profitent pour intensifier par la guerre l’économie du chaos en entretenant des rebellions et des révoltes chez les voisins. On trouve ainsi des rebelles ougandais et rwandais au Congo, des rebelles congolais en Ouganda, des rebelles burundais au Rwanda et au Congo, tout cela dans une géopolitique meurtrière où les dimensions économiques et stratégiques ont une place importante.

Le comble dans ce contexte, c’est de constater que les dimensions et les stratégies en question servent des intérêts à court terme, sans projet global du bonheur partagé qui garantirait une paix heureuse dans la région. L’économie devient une économie permanente de guerre, avec tout ce que cela comporte de crimes, de carnages, de massacres et de déstabilisation permanente.

On ne comprendrait pas vraiment ce qui se passe à Beni si on sépare cela de l’économie du chaos et de toutes les pesanteurs mortifères qu’elle comporte. Il ne s’agit pas ici de dire que c’est le chaos économique entretenu qui est la cause des massacres, mais qu’il en est largement le catalyseur dont les fureurs peuvent embraser d’autres foyers d’insécurité et d’instabilité.

Dans une culture traumatique et les pesanteurs des mentalités destructrices

L’autre catalyseur de l’esprit destructeur, c’est la culture que les régimes autoritaires, l’économie du chaos et ses ramifications tribales ont créée dans la région des Grands Lacs. Il existe aujourd’hui une identité meurtrière qui se déploie et s’auto-régénère au point de devenir le fond le plus virulent du vécu des individus et des communautés. On trouve dans tous les milieux cette dynamique de l’esprit meurtrier. Malgré la multitude de colloques, symposiums, ateliers de réflexion et séances d’animation éducative, rien n’arrive à casser les ressorts des haines et la volonté d’anéantissement de l’humain. Cela signifie que les communautés et les personnes ont subi des traumatismes qui les ont complètement changées, désarticulées mentalement et rendues fondamentalement immorales.

On comprend  que face à la question de savoir quelles sont les causes de la tragédie de Beni, les réponses ressortissent à une psychologie traumatique qui voit des tueurs partout : les Ougandais, les Rwandais, l’armée congolaise, les Nande eux-mêmes, les tribus voisines ainsi que le pouvoir politique. On voit des tueurs partout parce qu’on les a déjà à l’intérieur de soi-même et qu’ils sont devenus une part de soi-même.

La question est de l’ordre de la psychologie collective où le meurtre ne relève plus du mal, de l’inhumain et de l’immoral, mais plutôt de la vie normale où les carnages et les massacres font partie du quotidien. On les traite comme de faits divers qui viennent et passent en attendant d’être remplacés par d’autres faits divers.

Si la tragédie de Beni semble révolter les populations à un certain degré de conscience, il ne faut pas croire que cela signifie que l’on a décidé de mettre fin à cette barbarie. C’est seulement la récurrence de son déploiement et le caractère de provocation pour narguer le Congo tout entier qui choquent. Il est possible que les Nande, à bout de patience face à la léthargie des pouvoirs publics, en arrivent à créer eux-mêmes une armée tribale pour se défendre, même sans savoir exactement contre qui ils doivent se défendre. L’important sera d’avoir leur force de frappe à eux, comme on le voit dans certains villages où leur colère s’est déjà déchaînée contre les Hutu accusés de vouloir traverser le pays nande pour aller en Ituri occuper de nouvelles terres, au prix de massacres qui engendreront de contre-massacres nourrissant indéfiniment la culture des traumatismes sans fin et des haines meurtrières.

Agir maintenant

Faute de pouvoir agir directement sur les auteurs des massacres dont il est difficile d’éclairer l’énigme de leur identité et de leurs motivations à l’état actuel de la tragédie de Beni, il est aujourd’hui indispensable de s’attaquer aux catalyseurs globaux de cette tragédie en orientant la lutte vers les facteurs politiques, économiques et culturels sans lesquels ce qui arrive à Beni ne se produirait pas et ne risquerait pas de se produire encore dans d’autres villes et villages du Kivu et d’autres régions du Congo.

Une chose doit être dite avec clarté : Beni est un problème global qu’il convient de prendre globalement dans ses enjeux politiques, économiques et culturels dans la Région des Grands Lacs. On ne peut l’aborder globalement qu’en proposant des orientations d’ensemble qui interpellent les personnes, les communautés et les institutions.

Il faut considérer avant tout la question de la culture meurtrière et les traumatismes qu’elle a semés dans les esprits. On comprendra que la solution primordiale à une tragédie comme celle de Beni demande une implication profonde des sciences humaines pour comprendre ce qui se passe et agir de manière féconde. Plus particulièrement, au lieu de penser que la solution est militaire, il est bon de se concentrer sur la psychologie de l’Homme des Grands Lacs et toute la socio-anthropologie qu’elle induit. En fait, avant de se consacrer à mobiliser les armées, FARDC, MONUSCO ou brigade internationale, on serait bien inspiré de mobiliser les psychologues, les psychiatres et les motivateurs psychologiques traditionnels pour travailler le mental des populations et rendre possible un travail d’éducation qui s’ancre dans les profondeurs de la société et engage les hommes et les femmes à changer leur être en profondeur.

Aujourd’hui, cette perspective des profondeurs est plus que jamais urgente. Jusqu’ici, l’approche privilégiée dans le contexte global des pays des Grands Lacs s’accroche au côté visible, superficiel et accessoire qui a mis au centre de l’action les armées et les animateurs de la paix formés pour des enquêtes quantitatives aboutissant à des conclusions qui n’ouvrent pas sur les pathologies sociales de fond. Pour avoir négligé la psychologie, l’anthropologie et la sociologie comme voies indispensables pour transformer les personnes, les communautés et les pays, on nage dans le vide et les problèmes restent intacts. Le temps de la psychologie, de l’anthropologie et de la sociologie de la paix est arrivé : l’heure de la guérison de l’être de l’Homme des Grands Lacs. Si l’on veut éviter des tragédies comme celles de Beni, il faut impérativement s’engager sur cette voie de mobilisation des Sciences humaines et sociales pour une action éducative profonde sans laquelle l’agitation militaire n’est qu’un coup d’épée dans l’eau.

Parler globalement de l’Homme des Grands Lacs, c’est regarder aussi du côté de la vision et de l’organisation de la politique comme champ de la gestion et de la gouvernance des pays et des communautés. On doit être clair à ce niveau :ce ne sont pas des régimes autoritaires et dictatoriaux qui changeront les structures mentales profondes des populations aujourd’hui. Bien au contraire. Dans la mesure où les politiques dictatoriales sont souvent liées à la domination des ethnies les unes sur les autres et à l’exacerbation des haines tribales qui se nichent dans les inconscients et dans les consciences des hommes, il est impensable que les pulsions de vengeance et les affects de violence n’opèrent pas pour  forcer le destin afin que le tour des dominés à diriger l’Etat arrive aussi, sans référence à une quelconque compétence ni à une quelconque éthique. Quand l’ordre politique est perçu globalement comme un ordre d’humiliation, l’appel aux carnages et aux massacres n’est pas loin. Dans leur histoire immédiate, la RDC, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi sont des exemples vivants des catastrophes causées par des politiques d’humiliation. Si la région des Grands Lacs est devenue terre de génocides, d’exterminations massives de populations, d’épurations ethniques et de profanations des vagins dans de viols à grande échelle où la vie est détruite par toutes les techniques de dévalorisation des êtres, c’est dans les tissus mêmes des politiques menées que réside le fond du problème.

Comment arriver à une politique de paix entre les pays et les ethnies ? Par le choix d’une démocratie véritable à l’intérieur de nos pays et d’une diplomatie ouverte à la coopération pour créer et faire vivre des institutions supranationales performantes. Disons-le autrement : seule une politique de valorisation de l’inter-culturalité démocratique et de la construction de grandes sphères de collaboration économique au-delà des frontières ouvre un chemin de paix véritable. Une telle politique exige une éthique de la vérité sans méfiance et de la solidarité sans arrière-pensée que l’on devra à tout prix instaurer aujourd’hui, en dehors de tous les conflits entretenus par des visions politiques autocratiques parcellaires dont le fruit est la guerre ou la logique des massacres. Nos chefs d’Etat sont-ils en mesure d’orienter leurs actions dans cette direction ? Il ne faut pas seulement le souhaiter. Il faut que les peuples s’organisent pour faire pression sur les responsables politiques. La politique de la paix dépendra alors de la volonté de paix dans les populations elles-mêmes comme forces de changement.

D’où l’importance d’une action pour une économie du bonheur partagé qui permette à toutes les populations de se déployer en toute liberté sur toute la zone géographique couverte par nos pays en vue d’y créer des richesses matérielles et immatérielles, d’y ouvrir un grand marché commun et d’y construire une communauté de destinée organisée autour des valeurs du vivre-ensemble et des normes juridiques respectées par tous.

On éviterait ainsi des actes de prédation, d’exploitation, de vol organisé au niveau des Etats, tout cela qui conduit nos pays à soutenir les rébellions les uns contre les autres et à rendre possibles les massacres perpétrés par des groupes armés comme les FDLR, la LRA ou l’ADF-NALU dans une économie du désordre chaotique dont l’insécurité est le mode d’opération privilégié.

Conclusion

Dans cette réflexion, j’ai voulu montrer ce que la tragédie de Beni révèle sur l’Homme des Grands Lacs et sur l’esprit des populations dans le contexte politique, économique et culturel global qui domine la vie des peuples de la RDC, de l’Ouganda,du Rwanda et du Burundi.

Ces pays vivent dans un cadre surchargé de catalyseurs de conflits, de guerres, de tourmentes et d’agitations sur lesquels il est urgent d’agir de manière globale afin de penser et de construire un avenir de paix. Cette action ne peut pas être d’ordre militaire, encore moins d’ordre de l’enferment dans les politiques autoritaires, dans l’économie de prédation et dans la culture d’identités meurtrières. Elle demande une géopolitique nouvelle et une nouvelle géostratégie qui mobilisent les forces éducatives nourries par les recherches et les limons des sciences humaines.

Cette perspective n’est pas celle d’une réponse immédiate ni d’une vision des problèmes à court terme, mains une grande orientation d’ensemble pour une philosophie globale de la transformation sociale dans la région des Grands Lacs.

La réponse vraiment fertile à la tragédie de Beni devra aller dans ce sens. Essentiellement.

[Par Kä Mana, Directeur de recherche à Pole Institute]

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