jeudi , 23 février 2017
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Dialogue en RDC : KODJO n’est pas à la hauteur de la tâche

Le 6 avril dernier, la présidente de la Commission de l’Union Africaine, Nkosazana Dlamini Zuma, nomme l’ancien Premier ministre togolais Edem Kodjo facilitateur du dialogue national au Congo-Kinshasa. Dans un communiqué publié le 24 juillet par Etienne Tshisekedi, le Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement récuse le facilitateur et réclame son remplacement. Trois mois se sont écoulés pour que cette plate-forme comprenne que Kodjo n’est pas à la hauteur de la tâche. Fallait-il attendre pendant autant de mois pour en arriver là ? Suffit-il d’exiger son remplacement ?

La crédibilité d’un facilitateur se joue sur deux plans : son profil personnel et celui de l’institution qui le nomme. Edem Kodjo, né Edouard Kodjovi Kodjo, fut Premier ministre du Togo à deux reprises, du 23 avril 1994 au 20 août 1996 et du 9 juin 2005 au 20 septembre 2006. Toujours au service des dictateurs. Gnassingbé Eyadema père, puis fils. Rien qu’à ce titre, il est mal placé pour jouer le rôle de facilitateur dans une crise opposant un peuple à un dictateur. Car son penchant pour la politique du ventre et son inclinaison à lécher les bottes des dictateurs ne devaient laisser augurer rien de bon. Par ailleurs, quand on est au service des dictateurs à un poste aussi élevé, on abandonne tout amour propre. A titre personnel, Kodjo n’a donc aucun honneur, aucun professionnalisme et aucune intégrité à défendre. Ainsi, il est plus que vulnérable à la corruption surtout quand on sait que Joseph Kabila a érigé celle-ci en méthode de gouvernance par excellence.

Edem Kodjo a également occupé la fonction de Secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), de 1978 à 1983. On retiendra de son passage cette citation devenue célèbre : “Les Africains qui revendiquent un modèle original de la démocratie n’en précisent jamais les contours. Et pour cause. Ils ne peuvent le faire. La réalité qu’il convient de méditer, est qu’il n’existe pas une démocratie pour les Blancs de l’Occident et une démocratie pour les Nègres d’Afrique”. Encore de nos jours, le moindre intellectuel africain qui réfléchit sur la démocratie reprend cette pensée telle une parole d’évangile. Pourtant, plus tard, le même Kodjo a rendu hommage à la démocratie en vigueur dans l’Afrique traditionnelle en ces termes : “Etudiant la société africaine traditionnelle dans son organisation, des penseurs africains tels Cheik Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo et Amadou Hampaté Bâ, pour ne citer qu’eux, ont montré que, chef suprême de communauté, de principauté ou de village, le souverain africain traditionnel est toujours entouré d’assemblées ou de conseils de sages qui le guident dans les décisions et orientent ses actions dans le sens des intérêts des collectivités qu’il dirige”. Mieux, confronté au désenchantement démocratique actuel, Kodjo a déclaré lors d’un JT de TV5Monde/Afrique en 2015 qu’il fallait explorer d’autres pistes de démocratie qui seraient opérationnelles.

Quand on est Secrétaire général de l’OUA et qu’on se trompe à ce point sur une question aussi cruciale pour le devenir du continent pour ensuite changer de discours au gré des vagues, naviguant entre des extrêmes, c’est qu’on n’est pas outillé intellectuellement pour servir la société. Un homme qui n’est pas bien outillé sur les grandes questions de son temps ne peut avoir des convictions bien assises. Et quand on évolue sans conviction sur l’arène politique, on vend facilement son âme au diable.

En plus du profil peu reluisant de Kodjo en tant que facilitateur, le Rassemblement des forces politiques et sociales dites acquises au changement auraient dû se méfier également de l’institution qui l’a nommé ainsi que de la personne qui incarne celle-ci. L’Union Africaine, point n’est besoin de le souligner, est plus un syndicat des chefs d’Etat qu’une organisation au service des peuples. Elle est gérée exactement comme les Etats africains, avec de grands principes qu’on laisse violer impunément. Ainsi en est-il, par exemple, de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, adoptée par sa huitième session ordinaire tenue le 30 janvier 2007 à Addis-Abeba.

Le chapitre II de cette charte est consacré aux objectifs, treize au total, dont il suffit de reprendre deux dans le cadre de notre réflexion : (i) “Promouvoir et renforcer l’adhésion au principe de l’Etat de droit fondé sur le respect et la suprématie de la Constitution et de l’ordre constitutionnel dans l’organisation politique des Etats parties” ; (ii) “Promouvoir la tenue régulière d’élections transparentes, libres et justes afin d’institutionnaliser une autorité et un gouvernement légitimes ainsi que les changements démocratiques de gouvernement”. Le chapitre VIII concerne les sanctions en cas de changement anticonstitutionnel de gouvernement. L’article 23 explique ce que les Etats parties entendent par là. Il s’agit de “l’utilisation, entre autres, des moyens ci-après pour accéder ou se maintenir au pouvoir [et qui sont] passibles de sanctions appropriées de la part de l’Union : (i) Tout putsch ou coup d’Etat contre un gouvernement démocratiquement élu ; (ii) Toute intervention de mercenaires pour renverser un gouvernement démocratiquement élu ; (iii) Toute intervention de groupes dissidents armés ou de mouvements rebelles pour renverser un gouvernement démocratiquement élu ; (iv) Tout refus par un gouvernement en place de remettre le pouvoir au parti ou au candidat vainqueur à l’issue d’élections libres, justes et régulières ; (v) Tout amendement ou toute révision des Constitutions ou des instruments juridiques qui porte atteinte aux principes de l’alternance démocratique”.

Faut-il expliquer à Dlamini Zuma que la démarche politique de Joseph Kabila, qui multiplie les subterfuges et retarde la tenue des élections afin de trouver le bon moyen qui lui permettrait enfin de s’éterniser au pouvoir au-delà de son deuxième et dernier mandat, se situe aux antipodes des principes mêmes de l’UA qu’elle est censée défendre ? Pourquoi accorde-t-elle alors une prime à un délinquant au lieu de le rappeler à l’ordre ? C’est ici que le profil de la présidente de la Commission de l’UA devient intéressant. Dlamini Zuma qu’on ne présente plus est l’ex-épouse de Jacob Zuma, le président sud-africain dont les scandales politico-économiques dans son propre pays défraient la chronique. Comme l’a expliqué Baudouin Amba Wetshi, l’Afrique du Sud des Zuma a d’importants intérêts au Congo-Kinshasa. A cela s’ajoute le fait qu’on prête à l’ex-épouse l’intention de vouloir succéder à l’ex-époux de président. N’avons-nous pas affirmé plus haut que l’UA est une institution peu crédible, gérée exactement comme les Etats africains ?

Au regard de tout ce qui précède, dès l’instant où Dlamini Zuma avait nommé Edem Kodjo comme facilitateur et que le document de nomination mentionnait que celle-ci était “conforme à l’engagement souligné dans le communiqué conjoint de l’Union Africaine, des Nations Unies (ONU), de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) du 16 février 2016 pour continuer d’aider le [Congo-Kinshasa] dans cette entreprise”, la mouvance congolaise dite acquise au changement devait exiger, dans un élan politiquement correct, que Kodjo, qui n’a aucun mérite en tant que facilitateur et aucun honneur à défendre, dirige une équipe composée de co-facilitateurs de l’ONU, UE et OIF avec, pourquoi pas, des observateurs issus de la troïka : Belgique, Etats-Unis et France.

“Il n’est jamais trop tard na Mokili”, avait chanté Vadio Mambenga dans Tambola Malembe. Espérons qu’il avait vu juste. Félicitons les forces dites acquises au changement pour avoir récusé la facilitation d’Edem Kodjo. Encourageons-les à tenir bon et à exiger des co-facilitateurs. Et formulons le vœu que les petits arrangements “entre Africains” des ex-époux Zuma et Kabila à travers un ancien premier ministre au service des deux dictateurs dans son propre pays produisent le même effet qu’un coup d’épée dans l’eau. Car, ces arrangements n’arrangent nullement l’intérêt supérieur de notre nation tant martyrisée par l’incurie de ses dirigeants et la démission de ses élites devant les tares du modèle politique hérité de l’esprit colonial.

[Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo]

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